PLATFORM/SCHUMACHER Patrik Building for business (2008)
PLATFORM / SCHUMACHER Patrik Building for business (2008)
200107

L’« architecture » de l’entreprise se liquéfie. Face à la complexité et au dynamisme du contexte socio-économique général, les stratégies modernes issues de la rationalisation, fondées sur la segmentation inflexible du travail et son empreinte routinière au sein de hiérarchies bien définies, sont désormais obsolètes. De nouvelles façons d’organiser le travail font leur apparition au sein de l’entreprise et dans la théorie du management.

Face à l’émergence de nouveaux modèles organisationnels dans l’entreprise contemporaine, l’élaboration de réponses architecturales adaptées devient nécessaire. Un bref coup d’œil dans l’étendue des rayons consacrés au management permet de saisir l’intérêt croissant suscité par les évolutions et la restructuration de l’entreprise. Le paradigme du changement et la théorie du management prennent de l’ampleur depuis la fin des années 1970 et transforment les pratiques de l’entreprise à une échelle grandissante. Derrière ce battage se développe une véritable transformation socio-économique de grande importance. Les étagères regorgent de livres aux titres suivants : Welcome to the Revolution, The New Paradigm for Business, Organisation, Organisations, The One Minute Manager. De ces slogans racoleurs émane une réelle volonté, théorique et durable, de proposer des orientations. Les activités de conseils en management prospèrent tandis que l’architecture – hormis quelques exceptions1 – doit encore reconnaître son éventuelle participation dans ce processus.

I. Motivations

La pertinence de cette tâche associée à l’absence d’études systématiques dans le domaine de l’architecture a justifié ce thème de recherche dans un workshop intitulé «Corporate fields» à l’Architectural Association. Cependant, d’autres raisons expliquent pourquoi l’AA DRL (the Architectural Association, Design Research Lab) a choisi la restructuration de l’entreprise comme premier sujet de recherche. Il est en effet indispensable de comprendre les différentes motivations derrière ce travail afin d’apprécier le déroulement spécifique de cette recherche au sein du DRL.

1. RESSOURCER LA DISCIPLINE : LA CENTRALITE DE L’ORGANISATION

D’un point de vue général, la mission du DRL pourrait s’intituler la réhabilitation de l’architecture en tant qu’acteur du progrès dans la société. La réhabilitation de la discipline architecturale par le biais d’un programme systématique de recherche en conception nécessitait, en premier lieu, une mise en œuvre suffisamment complexe, remettant en question toutes les ressources d’analyse et de synthèse dont dispose l’architecture. Se lancer dans un domaine tel que la restructuration de l’entreprise fait appel à l’ensemble des répertoires conceptuels et compositionnels de notre discipline.

De plus, la centralité des questions relatives à l’organisation/composition dans le domaine architectural assurait que les problèmes organisationnels, concepts et systèmes formulés par la théorie organisationnelle et science du management, contribueraient à la mise en valeur du répertoire d’organisation spatiale. En effet, nous avons assisté à une forme de « transfert de technologie » associé aux concepts d’organisation. La possibilité de comparer et d’échanger les outils conceptuels de l’architecture avec ceux de la théorie de l’organisation a eu lieu grâce au rôle médiateur de l’analyse configurationnelle et a été facilitée par l’utilisation commune d’organigrammes. D’un point de vue théorique, au sein de l’organisation – et de l’architecture –, le diagramme joue un rôle important car il assure (et délimite) la conceptualisation. L’« organigramme » fait partie des outils standard du conseil en management. Les théories de l’architecture et du management se sont heurtées aux limites imposées par les traits – qui représentent des limites ou des liens – et ont eu recours aux outils graphiques afin de dépasser les délimitations rigides et traditionnelles. Nous sommes allés plus loin en passant d’organigrammes statiques à des figures animées permettant de capturer la dynamique des changements de relations au sein de l’organisation. La diversité des futures relations complexes au sein de l’organisation, leur opérationnalisation et leur articulation présentaient un terrain fertile permettant ainsi d’explorer les possibilités et les limites de la spatialisation des relations « abstraites ». En outre, il est apparu qu’à la base de chacune d’entre elles – centre/périphéries, domaines de compétence, poste, opposition, subordination, interpénétration… – s’animait un ensemble inévitable de métaphores spatiales qui, à leur tour, pourraient être soulignées ou remises en question grâce à l’intervention architecturale2. Cet élément fait référence à l’étroite co-évolution historique entre les modèles d’organisation sociale et spatiale. Historiquement, l’architecture constitue la source la plus fondamentale en matière de concepts d’ordre et d’organisation. La formation, presque impalpable, d’un concept fondé sur l’analogie spatiale perdurera tant que la société continuera d’exister à l’intérieur et à travers l’espace construit.

Cependant, quand la dialectique de l’ordre spatial, social et conceptuel devient une réflexion consciente, l’architecture peut alors « traduire » les concepts organisationnels en nouveaux tropes spatiaux tout en lançant de nouveaux concepts grâce à la manipulation de l’espace.

Le transfert de discipline s’opère dans les deux sens. Dans un tel contexte, la restructuration de l’entreprise et la réorganisation des relations sociales au travail – à travers la conception de sièges d’entreprise – s’affirment comme un terrain fertile pour l’architecture.

2. DE NOUVEAUX TROPES FORMELS POUR DE NOUVEAUX TROPES SOCIAUX : LA PREADAPTATION DES PROGRES DE L’AVANT-GARDE

Les répertoires spatiaux élaborés par le « déconstructivisme » à la fin des années 1980-1990 et les dernières tendances vers une « nouvelle architecture du pliage3 » s’accordent avec les nouvelles idées de théorie de l’organisation et du management. En effet, la remarquable coïncidence de tropes, inexplorée jusqu’à maintenant, entre la nouvelle théorie du management et la récente architecture d’avant-garde (déconstructivisme/pliage) a joué un rôle majeur dans la volonté d’aborder le problème de l’organisation de l’entreprise. Des notions architecturales comme la « superposition », « l’affiliation multiple » et la « régularité » correspondent aux tropes organisationnels intitulés « matrice », « réseau » et « flou ».

Au-delà de ces parallélismes spécifiques et frappants, il existe un champ de références commun plus général. Au cours des dernières années, la théorie de l’organisation et du management s’est aventurée hors de ses frontières disciplinaires en récupérant les discours philosophiques et culturels du postmodernisme, du post-structuralisme, de la déconstruction, de la théorie du chaos, etc. La théorie du management ne s’est pas cantonnée à sa spécialité en s’orientant vers un discours engagé intellectuellement et découvre actuellement des propos déjà assimilés et étudiés par la récente architecture d’avant-garde. Ainsi, nous abordons notre thème de recherche avec un appareil formel et conceptuel très élaboré.

Cette convergence des récents lexiques architecturaux et managériaux indique que les nouveaux espaces graphiques fascinants que nous explorions allaient au-delà des modes et détenaient un degré de profondeur. Notre aptitude à renforcer cette convergence serait nécessaire pour promouvoir la vitalité et la pertinence de la nouvelle architecture. En d’autres mots, il s’agissait de notre capacité à contribuer à la restructuration socio-économique actuelle.

Le travail consistait à identifier les réalités progressives au sein du monde des affaires (déhiérarchisation, matrice et réseau organisation, spécialisation flexible, association libre et multiple…), dans lequel les nouveaux modèles formels et les concepts spatiaux pourraient déployer leurs effets architecturaux et tenir leurs promesses performatives.

3. QUESTIONS DE SENS : RECONNAITRE LA DIMENSION SOCIALE DE L’ARCHITECTURE

L’entreprise moderne incarne une structure sociale complexe et hautement formalisée. Afin de faciliter la vie sociale très élaborée d’une entreprise, l’architecture doit exprimer et différencier un ensemble de relations sociales nuancées. La sensibilité architecturale joue un rôle vital en ce qui concerne l’articulation des identités de l’équipe, les groupes de statut, les relations hiérarchiques, les subtiles démarcations en matière de compétences, etc. La tendance générale de la restructuration actuelle implique une dynamisation de la structure de l’entreprise au niveau de ses délimitations externes et définitions internes. Cela renforce la dimension sociale de l’espace et de la sensibilité architecturale. En plus de l’organisation physique des relations, il faut instaurer une articulation cohérente sur le plan spatial et morphologique. Dans cette sphère résident les différences spécifiques qui distinguent l’architecture de l’ingénierie ; l’architecture ne se limite pas à la provision de l’espace physique (stabilité, contrôle climatique, contiguïtés, circulation effective…) mais établit des fonctions sociales qui agissent grâce à une orientation subjective et font de l’architecture un moyen de communication. Ainsi, l’architecture ne se réduit pas à une science positiviste. Chaque architecture est dotée d’une dimension phénoménologique et sémantique. L’architecture en tant que langage s’autocrée et s’autocontraint de façon récursive et devient ainsi indéterminable. La récente mise en valeur de l’« opérativité » et des « paysages de données » ne tient pas compte de cette distinction cruciale entre l’architecture et l’ingénierie. Par conséquent, le souci légitime et initial de performance contre l’esthétisme, ainsi que l’ambition de déterminer au lieu d’« inventer » intuitivement les formes, gravitent autour de ces problèmes qui tendent à être déterminables. Par conséquent l’on insiste davantage sur l’aspect technique des projets d’infrastructure et de circulation. Ces appréciations objectives sont toujours essentielles pour résoudre les problèmes architecturaux mais la spécificité de l’architecture va au-delà de cela en incluant l’articulation de l’espace autour de codes, de significations précises et d’attentes. Cela ne sous-entend pas nécessairement la mise en application de références établies. L’« articulation » peut impliquer la négation, le décodage ou la subversion de connaissances connues. Au sein de structures suffisamment grandes, de nouveaux systèmes sémantiques peuvent se créer à partir de l’univers de configurations abstraites.

L’utilisation humaine des fonctions du bâti à travers l’orientation intersubjective des sujets socialisés. Les « utilisateurs » se définissent et s’orientent socialement à l’intérieur et à travers l’architecture. La « construction » des identités sociales implique toujours l’architecture. Plus le système social est complexe, plus le répertoire articulatoire et « conceptuel » du langage architectural doit être ingénieux 4. L’articulation surdétermine et institue l’organisation quand la démarcation ne se traduit pas par une séparation physique mais par une « lecture » de l’espace. L’orientation, au sein d’un espace social empreint de complexité, nécessite une conceptualisation active et non une perception passive.

Tout cela relève de la plus haute importance dans la définition des lieux de travail et de leurs liens au sein de l’entreprise. Ainsi, notre thème de recherche rééquilibre l’unilatéralité de l’« opérativité » et questionne l’architecture dans sa dimension phénoménologique (perceptuelle et conceptuelle).

4. CONSTRUCTION MATERIELLE : FABRIQUER L’ESPACE SOCIAL

La conception du siège social permet de concrétiser et d’élaborer les nouveaux concepts spatiaux – en tenant compte de leur fonction organisationnelle et articulatoire spécifique – en termes de structure, d’enveloppe et de mobilier d’intérieur. Concernant ce dernier aspect, le siège social incarne un domaine d’exploration très riche et exigeant. Cet espace de vie attache la plus grande importance au mobilier d’intérieur. En termes de diversité, de liens entre les différentes typologies et d’utilisations diverses, la sphère de l’entreprise constitue ici un défi unique. Le mobilier y incarne un ensemble de systèmes à plusieurs couches qui conjointement produisent un espace complexe. Le monde du mobilier de bureau dépend d’une matrice de différenciations complexe : formel-informel, fixe-flexible, individuel-collectif, démarquant-reliant… L’élaboration de cet univers est devenue l’une de nos préoccupations les plus récurrentes. Nous souhaitions transcender la division entre le bâti et les installations intérieures. Le système mobilier devient un élément crucial dans l’organisation et la création de l’espace. Il ne s’agit pas seulement de disposer des objets à l’intérieur de celui-ci. Nous avions la volonté d’intégrer le mobilier et d’établir les cloisonnements internes en partant directement de la structure porteuse et externe du bâti.

Il existe un engagement configurationnel et matériel immédiat entre le corps humain et l’ensemble des activités qui l’entourent au niveau individuel et dans le cadre de collaborations. Cette préoccupation est renforcée par l’activité cinétique et l’intégration d’intelligences artificielles qui nous ont amenés à proposer des solutions architecturales d’auto-organisation.

5. IDENTIFIER UN PROJET EMANCIPATOIRE : DES METHODES DE TRAVAIL PARTICIPATIVES ET AUTO-ORGANISANTES

Nous vivons dans une période réactionnaire, empreinte d’inertie politique. Les années 1980 ont souffert de l’érosion « néolibérale » des précédents programmes de réformes sociales qui se sont prolongés dans les années 1990 en s’accompagnant d’une résurgence du nationalisme-militarisme, la cooptation du mouvement écologiste et la quasi-désintégration du militantisme de gauche. Dans un tel contexte, un engagement continuel envers le progrès social et l’émancipation ne retrouve plus de cause ouvertement progressive à laquelle se rallier. (Le récent mouvement altermondialiste est un mouvement protestataire à l’orientation défensive mais dénué de perspective cohérente et constructive, susceptible de combler le vide idéologique laissé après la disparition de l’Internationale socialiste.)

Alors que les idéologies politiques stagnent, voire régressent5 , on peut clairement identifier des tendances émancipatoires dans la logique croissante des relations productives. Bien que le terme « démocratisation » ne fasse pas partie des slogans qui gravitent autour de la « révolution » du management, la démocratisation semble incarner la logique refoulée des récents (et futurs) gains de productivité, nécessaires à l’entreprise pour s’adapter aux réorientations et aux innovations permanentes. La coopération discursive, plutôt que l’autorité et le contrôle, est imposée sur l’entreprise capitaliste par le nouveau degré de complexité et de flexibilité du processus de production dans lequel elle doit fonctionner. Plus elle est dépendante de l’information, de la recherche et du développement, moins elle peut agir sous un regard autocritique. Ces dures réalités liées à la production semblent – plus que jamais – confirmer les intuitions de la gauche quant à l’efficacité des relations démocratiques.

Les paradigmes organisationnels de la gauche (exemple le rhizome), élaborés par Deleuze et Guattari à la fin des années 1970, en coopération avec les nouvelles formes d’organisation et de lutte révolutionnaires6, semblent devenir les véritables paradigmes de la restructuration d’entreprise7: la déterritorialisation de Deleuze dissout la départementalisation (= territorialisation) des compétences et la traditionnelle pyramide arborescente du corporatisme se transforme en plateau rhizomatique sur lequel la gouvernance se décline au sein d’une structure multiple, évoluant en permanence, et dans laquelle chaque point a la possibilité de devenir un centre provisoire.

Cependant le monde de l’entreprise reste enfermé dans la contradiction de la production participative et de la distribution fractionnelle. Les gourous du management proclament la « révolution » et parlent du « management de la libération », etc. En réalité, ces tendances sont compromises et cloisonnées par les restrictions de la société des classes qui entretiennent la hiérarchie et hissent l’autorité au rang de propriété.

Néanmoins, aujourd’hui la plus concurrentielle des entreprises contemporaines constitue le terrain idéal pour l’élaboration d’un projet progressiste et enthousiasmant.

II. Prémices théoriques

1. PREMICE PHILOSOPHIQUE : MATERIALISME HISTORIQUE

« Un certain mode de production, ou une phase industrielle, est toujours associé à un mode de coopération spécifique ou à une étape sociale. Cette forme de coopération incarne une force productive8. »

L’approche défendue ici se base sur la conception matérialiste de l’histoire et le cadrage de la problématique architecturale/spatiale.

Le matérialisme – par opposition à l’idéalisme – repère, dans le développement de la productivité, la dynamique primaire du changement social.

Le processus de la vie sociale se mesure en premier lieu, de manière concurrentielle, au niveau du processus de productivité. Historiquement, l’espace est reconnu comme efficient. Cela définit le rôle central de la théorie architecturale : analyser et anticiper comment l’espace architectural génère et organise des relations sociales productives.

Le monde du travail ou les méthodes de travail en constante mutation, la structure organisationnelle et les modes de collaboration, constituent la base du développement général de la société9. Tout développement culturel évolue au rythme des progrès dans le monde du travail. Les relations professionnelles sont ainsi fondamentales car toute relation sociale et tout mode de vie dans la société – du fait de l’esprit concurrentiel qui anime la course à la productivité – sont liés à la facilitation de l’œuvre productive. Ces relations sociales, institutions culturelles et architectures qui génèrent le travail efficient et efficace, trouveront des ressources et continueront de proliférer. Le secret derrière la prolifération mondiale envahissante de l’« American way of life » au lendemain de la guerre mondiale, repose sur les énormes avancées de la productivité établies par l’approche fordiste du développement socio-économique.

Notre actuelle « condition de post-modernité » est façonnée par la dynamique de la restructuration post-fordiste.

Socialement, la productivité demeure le critère de sélection le plus important. Toute manifestation émancipatoire doit reconnaître ce fait inéluctable. Au lieu de fuir la pression commerciale et de l’identifier comme étrangère à la culture de l’architecture, nous considérons le succès commercial comme un indicateur potentiel de progrès, reflétant des besoins historiques qui méritent d’être étudiés10. Cela nous amène à enquêter sur les schémas sociaux et spatiaux des activités commerciales les plus prolifiques dans nos économies modernes.

2. PREMICE HISTORIQUE : DU FORDISME AU POST-FORDISME

Le post-fordisme, en tant que période socio-économique, vient du marxisme et fut le thème central d’un long et riche débat11. En accord avec les prémices du matérialisme historique, le post-fordisme identifie la véritable source de la « culture de post-modernité » à travers plusieurs transformations apparentées, au sein de la structure technico-économique du monde industriel moderne12.

Prémice : le lendemain de la guerre mondiale s’est caractérisé par un boom économique et les années 1970 furent marquées par la crise.

La période de début des années 1980 annonce une transition vers une nouvelle phase, distincte, de développement socio-économique.

La notion sous-jacente du « fordisme », mise en avant par Gramsci13, caractérise l’époque du capitalisme entreprise et État qui existe depuis la Première Guerre mondiale (et de manière décisive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) et fait référence au système de production : le nouveau paradigme du travail à la chaîne dont Henry Ford fut le pionnier. Le fordisme implique la production massive de produits de base complexes, conséquence d’investissements à long terme dans une technologie rigide à but unique.

Ces investissements furent administrés à travers le régime organisationnel de la corporation fordiste : un vaste système, fondé sur la division du travail, alloue à chacun une tâche répétitive et spécifique au sein de la grande machinerie. L’intelligence de ce système bureaucratique repose sur son approche par le haut. Pour assurer son bon fonctionnement, l’environnement doit être stable et permettre ainsi la répétition d’opérations routinières.

À la fin des années 1970, on assiste à une fracture des fondements du fordisme, de sa stabilité et de la prévisibilité de son environnement. Après une décennie de crise et de stagnation, une nouvelle dynamique commence à faire son apparition. La spécialisation flexible : les événements ayant entraîné la crise du système fordiste ont en même temps généré le besoin de trouver de nouvelles stratégies de production, susceptibles de s’adapter à de nouveaux marchés instables. Une solution est apparue à travers l’application des technologies de l’information, en progrès constant, à l’intérieur du processus de fabrication. Ainsi s’établirent les bases technologiques de la période post-fordiste. Les nouvelles technologies de production informatisées ont permis de diversifier l’offre (petites séries), sans entraîner d’énormes coûts d’artisanat qui avaient auparavant limité l’entrée du produit de masse dans le monde du luxe. Il s’agit d’un facteur matériel essentiel : la révolution microélectronique entraîna un bon de productivité au sein des économies d’envergure souhaitées (plutôt qu’économies d’échelle). À l’inverse d’une production de masse utilisant des machines et une main-d’œuvre formée pour accomplir une tâche très précise, la spécialisation flexible permet la fabrication de toute une gamme de produits spécifiques, visant des marchés particuliers et en mutation constante. Elle nécessite l’utilisation de machines polyvalentes et une main-d’œuvre plus qualifiée, prête à contribuer à l’innovation permanente. Ces transformations et nouvelles opportunités dans le royaume de la production matérielle immédiate se répercutent sur la superstructure administrative qui doit gérer la dynamique des nouveaux flux de production (et de consommation).


De nouvelles fonctions telles le marketing, la recherche et le développement, les services de conseil (technologies de l’information, finance, droit, management) se mettent à proliférer. Dans ce secteur « tertiaire » – ou plutôt « économie de la connaissance » –, nous retrouvons les grandes caractéristiques de l’ère post-fordiste, à travers l’émergence d’organisations fluides et non linéaires. Le travail s’apparente de plus en plus à un exercice intellectuel et non physique. Ainsi, la structure et les schémas de l’activité économique sont généralement assimilés à un processus de recherche et de création artistique. Cela constitue le signe distinctif de la nouvelle économie de la connaissance. La valeur essentielle de l’entreprise réside davantage dans l’« humain » ou le « capital social », c’est-à-dire les architectures d’entreprise, les collaborations, les modes de communication. Les capitaux ne constituent pas la valeur primordiale. Ces schémas forment l’intelligence collective qui transforme l’information en connaissance opérationnelle et vitale.Quand une organisation passe du statut de simple fabricant ou prestataire de service à celui d’innovateur créatif, elle ne fait qu’appliquer des connaissances précises mais doit fonctionner en tant que producteur de connaissance. La nouvelle discipline incarnée par la gestion des connaissances tient compte de cette donnée. La théorie du management propose des concepts tel celui de « l’organisation apprenante14 » ou « l’entreprise intelligente15 ». Ici, l’apprentissage, la connaissance et l’intelligence sont attribués à l’organisation et non à des individus. Pour nous, il s’agit de la première étape vers le développement futur de l’intelligence de l’organisation, qui inclura différents systèmes d’espace permettant de structurer et de faciliter les processus de communication vitale au sein de l’entreprise.

La connaissance devient la ressource la plus précieuse au sein de l’organisation. Cependant elle ne peut pas être sous-traitée comme l’énergie ou le travail. On ne peut l’acquérir tel un produit « prêt à penser ». La connaissance est nettement plus complexe que l’information. Elle incarne la bonne information, au bon moment et au bon endroit. Elle s’évalue et s’adapte selon une pratique complexe. La connaissance réside ici dans la structure de l’organisation, au sein du système corporatif de communication et de collaboration. Elle existe à travers la distribution et l’intégration de compétences, dans les mécanismes, formes et modes d’interaction des travailleurs de la connaissance. La distribution spatiale, l’articulation nuancée des territoires, les limites et interfaces des espaces jouent un rôle important ici. Ces schémas architecturaux contribuent à la création d’une intelligence collective qui transforme l’information en connaissance vitale et opérationnelle.

La restructuration socio-économique actuelle s’opère à travers l’interaction contradictoire entre les processus technologiques, organisationnels et politiques. Il est essentiel d’établir une distinction entre ces différentes facettes inhérentes au progrès productif et les systèmes politiques qui évoluent simultanément. Ces derniers encadrent, surdéterminent ou « déforment » la restructuration productive. Le post-fordisme, en tant que nouveau paradigme proposant d’autres niveaux de productivité, doit être différencié de l’offensive libérale simultanée, qui profite de l’instabilité de certaines relations de production pour basculer vers une politique de droite. Dans mon analyse, les trois grands facteurs productifs et progressistes de la restructuration post-fordiste sont les suivants :

– la mondialisation ; un autre niveau d’intégration internationale de la production ;– la spécialisation flexible ; des innovations aux cycles courts et de nouvelles économies d’envergure rendues possibles grâce à la révolution microélectronique ;

– la révolution organisationnelle ; la relative déhiérarchisation et la débureaucratisation des relations de travail s’orientent vers des schémas participatifs et l’auto-organisation collaborative.

Actuellement ces aspects sont rattachés au néolibéralisme et davantage perçus comme des sources de problèmes. La mondialisation prend la forme d’une déréglementation néolibérale du commerce et des flux d’investissement qui atténue les différences entre les richesses et entraîne vers un conflit mondial de plus en plus intense. La désintégration du système social donne lieu à une véritable concurrence des « coûts de main-d’œuvre » (= revenus), même dans les économies les plus modernes. La nouvelle flexibilité et la richesse potentielle du travail sont considérées comme une forme d’insécurité existentielle. Au niveau du produit, les nouvelles économies d’envergure instrumentalisent la stratification sociale et l’importance du statut, au détriment de la diversité. Elles font barrière au dialogue au lieu d’agir comme moyen de communication sociale.

Le progrès organisationnel au sein des économies capitalistes, se voit compromis par les problèmes d’un système qui arbitre toutes ses transactions à travers la notion de propriété privée : les mesures de sécurité, la protection de la propriété intellectuelle, les différences de revenu, facteurs de divisions, l’appartenance à son « territoire », la monopolisation de l’information, les prises de décision secrètes, le carriérisme, etc.16.

Devant toutes ces contradictions, la méthode adoptée consistait à tenir compte de tous les aspects progressistes évoqués (prise de décision participative, communication latérale, autodétermination constante des acteurs de la production…) afin d’élaborer notre projet de design. Ainsi nous avons inscrit sous forme de « parenthèses » hypothétiques les aspects qui actuellement freinent la dynamique du développement.

Traduit de l’anglais par Emmanuelle Jourdan

Cet article a été publié dans Stream 01 en 2008

Bibliographie

L’« architecture » de l’entreprise se liquéfie. Face à la complexité et au dynamisme du contexte socio-économique général, les stratégies modernes issues de la rationalisation, fondées sur la segmentation inflexible du travail et son empreinte routinière au sein de hiérarchies bien définies, sont désormais obsolètes. De nouvelles façons d’organiser le travail font leur apparition au sein de l’entreprise et dans la théorie du management.

Face à l’émergence de nouveaux modèles organisationnels dans l’entreprise contemporaine, l’élaboration de réponses architecturales adaptées devient nécessaire. Un bref coup d’œil dans l’étendue des rayons consacrés au management permet de saisir l’intérêt croissant suscité par les évolutions et la restructuration de l’entreprise. Le paradigme du changement et la théorie du management prennent de l’ampleur depuis la fin des années 1970 et transforment les pratiques de l’entreprise à une échelle grandissante. Derrière ce battage se développe une véritable transformation socio-économique de grande importance. Les étagères regorgent de livres aux titres suivants : Welcome to the Revolution, The New Paradigm for Business, Organisation, Organisations, The One Minute Manager. De ces slogans racoleurs émane une réelle volonté, théorique et durable, de proposer des orientations. Les activités de conseils en management prospèrent tandis que l’architecture – hormis quelques exceptions1 – doit encore reconnaître son éventuelle participation dans ce processus.

I. Motivations

La pertinence de cette tâche associée à l’absence d’études systématiques dans le domaine de l’architecture a justifié ce thème de recherche dans un workshop intitulé «Corporate fields» à l’Architectural Association. Cependant, d’autres raisons expliquent pourquoi l’AA DRL (the Architectural Association, Design Research Lab) a choisi la restructuration de l’entreprise comme premier sujet de recherche. Il est en effet indispensable de comprendre les différentes motivations derrière ce travail afin d’apprécier le déroulement spécifique de cette recherche au sein du DRL.

1. RESSOURCER LA DISCIPLINE : LA CENTRALITE DE L’ORGANISATION

D’un point de vue général, la mission du DRL pourrait s’intituler la réhabilitation de l’architecture en tant qu’acteur du progrès dans la société. La réhabilitation de la discipline architecturale par le biais d’un programme systématique de recherche en conception nécessitait, en premier lieu, une mise en œuvre suffisamment complexe, remettant en question toutes les ressources d’analyse et de synthèse dont dispose l’architecture. Se lancer dans un domaine tel que la restructuration de l’entreprise fait appel à l’ensemble des répertoires conceptuels et compositionnels de notre discipline.

De plus, la centralité des questions relatives à l’organisation/composition dans le domaine architectural assurait que les problèmes organisationnels, concepts et systèmes formulés par la théorie organisationnelle et science du management, contribueraient à la mise en valeur du répertoire d’organisation spatiale. En effet, nous avons assisté à une forme de « transfert de technologie » associé aux concepts d’organisation. La possibilité de comparer et d’échanger les outils conceptuels de l’architecture avec ceux de la théorie de l’organisation a eu lieu grâce au rôle médiateur de l’analyse configurationnelle et a été facilitée par l’utilisation commune d’organigrammes. D’un point de vue théorique, au sein de l’organisation – et de l’architecture –, le diagramme joue un rôle important car il assure (et délimite) la conceptualisation. L’« organigramme » fait partie des outils standard du conseil en management. Les théories de l’architecture et du management se sont heurtées aux limites imposées par les traits – qui représentent des limites ou des liens – et ont eu recours aux outils graphiques afin de dépasser les délimitations rigides et traditionnelles. Nous sommes allés plus loin en passant d’organigrammes statiques à des figures animées permettant de capturer la dynamique des changements de relations au sein de l’organisation. La diversité des futures relations complexes au sein de l’organisation, leur opérationnalisation et leur articulation présentaient un terrain fertile permettant ainsi d’explorer les possibilités et les limites de la spatialisation des relations « abstraites ». En outre, il est apparu qu’à la base de chacune d’entre elles – centre/périphéries, domaines de compétence, poste, opposition, subordination, interpénétration… – s’animait un ensemble inévitable de métaphores spatiales qui, à leur tour, pourraient être soulignées ou remises en question grâce à l’intervention architecturale2. Cet élément fait référence à l’étroite co-évolution historique entre les modèles d’organisation sociale et spatiale. Historiquement, l’architecture constitue la source la plus fondamentale en matière de concepts d’ordre et d’organisation. La formation, presque impalpable, d’un concept fondé sur l’analogie spatiale perdurera tant que la société continuera d’exister à l’intérieur et à travers l’espace construit.

Cependant, quand la dialectique de l’ordre spatial, social et conceptuel devient une réflexion consciente, l’architecture peut alors « traduire » les concepts organisationnels en nouveaux tropes spatiaux tout en lançant de nouveaux concepts grâce à la manipulation de l’espace.

Le transfert de discipline s’opère dans les deux sens. Dans un tel contexte, la restructuration de l’entreprise et la réorganisation des relations sociales au travail – à travers la conception de sièges d’entreprise – s’affirment comme un terrain fertile pour l’architecture.

2. DE NOUVEAUX TROPES FORMELS POUR DE NOUVEAUX TROPES SOCIAUX : LA PREADAPTATION DES PROGRES DE L’AVANT-GARDE

Les répertoires spatiaux élaborés par le « déconstructivisme » à la fin des années 1980-1990 et les dernières tendances vers une « nouvelle architecture du pliage3 » s’accordent avec les nouvelles idées de théorie de l’organisation et du management. En effet, la remarquable coïncidence de tropes, inexplorée jusqu’à maintenant, entre la nouvelle théorie du management et la récente architecture d’avant-garde (déconstructivisme/pliage) a joué un rôle majeur dans la volonté d’aborder le problème de l’organisation de l’entreprise. Des notions architecturales comme la « superposition », « l’affiliation multiple » et la « régularité » correspondent aux tropes organisationnels intitulés « matrice », « réseau » et « flou ».

Au-delà de ces parallélismes spécifiques et frappants, il existe un champ de références commun plus général. Au cours des dernières années, la théorie de l’organisation et du management s’est aventurée hors de ses frontières disciplinaires en récupérant les discours philosophiques et culturels du postmodernisme, du post-structuralisme, de la déconstruction, de la théorie du chaos, etc. La théorie du management ne s’est pas cantonnée à sa spécialité en s’orientant vers un discours engagé intellectuellement et découvre actuellement des propos déjà assimilés et étudiés par la récente architecture d’avant-garde. Ainsi, nous abordons notre thème de recherche avec un appareil formel et conceptuel très élaboré.

Cette convergence des récents lexiques architecturaux et managériaux indique que les nouveaux espaces graphiques fascinants que nous explorions allaient au-delà des modes et détenaient un degré de profondeur. Notre aptitude à renforcer cette convergence serait nécessaire pour promouvoir la vitalité et la pertinence de la nouvelle architecture. En d’autres mots, il s’agissait de notre capacité à contribuer à la restructuration socio-économique actuelle.

Le travail consistait à identifier les réalités progressives au sein du monde des affaires (déhiérarchisation, matrice et réseau organisation, spécialisation flexible, association libre et multiple…), dans lequel les nouveaux modèles formels et les concepts spatiaux pourraient déployer leurs effets architecturaux et tenir leurs promesses performatives.

3. QUESTIONS DE SENS : RECONNAITRE LA DIMENSION SOCIALE DE L’ARCHITECTURE

L’entreprise moderne incarne une structure sociale complexe et hautement formalisée. Afin de faciliter la vie sociale très élaborée d’une entreprise, l’architecture doit exprimer et différencier un ensemble de relations sociales nuancées. La sensibilité architecturale joue un rôle vital en ce qui concerne l’articulation des identités de l’équipe, les groupes de statut, les relations hiérarchiques, les subtiles démarcations en matière de compétences, etc. La tendance générale de la restructuration actuelle implique une dynamisation de la structure de l’entreprise au niveau de ses délimitations externes et définitions internes. Cela renforce la dimension sociale de l’espace et de la sensibilité architecturale. En plus de l’organisation physique des relations, il faut instaurer une articulation cohérente sur le plan spatial et morphologique. Dans cette sphère résident les différences spécifiques qui distinguent l’architecture de l’ingénierie ; l’architecture ne se limite pas à la provision de l’espace physique (stabilité, contrôle climatique, contiguïtés, circulation effective…) mais établit des fonctions sociales qui agissent grâce à une orientation subjective et font de l’architecture un moyen de communication. Ainsi, l’architecture ne se réduit pas à une science positiviste. Chaque architecture est dotée d’une dimension phénoménologique et sémantique. L’architecture en tant que langage s’autocrée et s’autocontraint de façon récursive et devient ainsi indéterminable. La récente mise en valeur de l’« opérativité » et des « paysages de données » ne tient pas compte de cette distinction cruciale entre l’architecture et l’ingénierie. Par conséquent, le souci légitime et initial de performance contre l’esthétisme, ainsi que l’ambition de déterminer au lieu d’« inventer » intuitivement les formes, gravitent autour de ces problèmes qui tendent à être déterminables. Par conséquent l’on insiste davantage sur l’aspect technique des projets d’infrastructure et de circulation. Ces appréciations objectives sont toujours essentielles pour résoudre les problèmes architecturaux mais la spécificité de l’architecture va au-delà de cela en incluant l’articulation de l’espace autour de codes, de significations précises et d’attentes. Cela ne sous-entend pas nécessairement la mise en application de références établies. L’« articulation » peut impliquer la négation, le décodage ou la subversion de connaissances connues. Au sein de structures suffisamment grandes, de nouveaux systèmes sémantiques peuvent se créer à partir de l’univers de configurations abstraites.

L’utilisation humaine des fonctions du bâti à travers l’orientation intersubjective des sujets socialisés. Les « utilisateurs » se définissent et s’orientent socialement à l’intérieur et à travers l’architecture. La « construction » des identités sociales implique toujours l’architecture. Plus le système social est complexe, plus le répertoire articulatoire et « conceptuel » du langage architectural doit être ingénieux 4. L’articulation surdétermine et institue l’organisation quand la démarcation ne se traduit pas par une séparation physique mais par une « lecture » de l’espace. L’orientation, au sein d’un espace social empreint de complexité, nécessite une conceptualisation active et non une perception passive.

Tout cela relève de la plus haute importance dans la définition des lieux de travail et de leurs liens au sein de l’entreprise. Ainsi, notre thème de recherche rééquilibre l’unilatéralité de l’« opérativité » et questionne l’architecture dans sa dimension phénoménologique (perceptuelle et conceptuelle).

4. CONSTRUCTION MATERIELLE : FABRIQUER L’ESPACE SOCIAL

La conception du siège social permet de concrétiser et d’élaborer les nouveaux concepts spatiaux – en tenant compte de leur fonction organisationnelle et articulatoire spécifique – en termes de structure, d’enveloppe et de mobilier d’intérieur. Concernant ce dernier aspect, le siège social incarne un domaine d’exploration très riche et exigeant. Cet espace de vie attache la plus grande importance au mobilier d’intérieur. En termes de diversité, de liens entre les différentes typologies et d’utilisations diverses, la sphère de l’entreprise constitue ici un défi unique. Le mobilier y incarne un ensemble de systèmes à plusieurs couches qui conjointement produisent un espace complexe. Le monde du mobilier de bureau dépend d’une matrice de différenciations complexe : formel-informel, fixe-flexible, individuel-collectif, démarquant-reliant… L’élaboration de cet univers est devenue l’une de nos préoccupations les plus récurrentes. Nous souhaitions transcender la division entre le bâti et les installations intérieures. Le système mobilier devient un élément crucial dans l’organisation et la création de l’espace. Il ne s’agit pas seulement de disposer des objets à l’intérieur de celui-ci. Nous avions la volonté d’intégrer le mobilier et d’établir les cloisonnements internes en partant directement de la structure porteuse et externe du bâti.

Il existe un engagement configurationnel et matériel immédiat entre le corps humain et l’ensemble des activités qui l’entourent au niveau individuel et dans le cadre de collaborations. Cette préoccupation est renforcée par l’activité cinétique et l’intégration d’intelligences artificielles qui nous ont amenés à proposer des solutions architecturales d’auto-organisation.

5. IDENTIFIER UN PROJET EMANCIPATOIRE : DES METHODES DE TRAVAIL PARTICIPATIVES ET AUTO-ORGANISANTES

Nous vivons dans une période réactionnaire, empreinte d’inertie politique. Les années 1980 ont souffert de l’érosion « néolibérale » des précédents programmes de réformes sociales qui se sont prolongés dans les années 1990 en s’accompagnant d’une résurgence du nationalisme-militarisme, la cooptation du mouvement écologiste et la quasi-désintégration du militantisme de gauche. Dans un tel contexte, un engagement continuel envers le progrès social et l’émancipation ne retrouve plus de cause ouvertement progressive à laquelle se rallier. (Le récent mouvement altermondialiste est un mouvement protestataire à l’orientation défensive mais dénué de perspective cohérente et constructive, susceptible de combler le vide idéologique laissé après la disparition de l’Internationale socialiste.)

Alors que les idéologies politiques stagnent, voire régressent5 , on peut clairement identifier des tendances émancipatoires dans la logique croissante des relations productives. Bien que le terme « démocratisation » ne fasse pas partie des slogans qui gravitent autour de la « révolution » du management, la démocratisation semble incarner la logique refoulée des récents (et futurs) gains de productivité, nécessaires à l’entreprise pour s’adapter aux réorientations et aux innovations permanentes. La coopération discursive, plutôt que l’autorité et le contrôle, est imposée sur l’entreprise capitaliste par le nouveau degré de complexité et de flexibilité du processus de production dans lequel elle doit fonctionner. Plus elle est dépendante de l’information, de la recherche et du développement, moins elle peut agir sous un regard autocritique. Ces dures réalités liées à la production semblent – plus que jamais – confirmer les intuitions de la gauche quant à l’efficacité des relations démocratiques.

Les paradigmes organisationnels de la gauche (exemple le rhizome), élaborés par Deleuze et Guattari à la fin des années 1970, en coopération avec les nouvelles formes d’organisation et de lutte révolutionnaires6, semblent devenir les véritables paradigmes de la restructuration d’entreprise7: la déterritorialisation de Deleuze dissout la départementalisation (= territorialisation) des compétences et la traditionnelle pyramide arborescente du corporatisme se transforme en plateau rhizomatique sur lequel la gouvernance se décline au sein d’une structure multiple, évoluant en permanence, et dans laquelle chaque point a la possibilité de devenir un centre provisoire.

Cependant le monde de l’entreprise reste enfermé dans la contradiction de la production participative et de la distribution fractionnelle. Les gourous du management proclament la « révolution » et parlent du « management de la libération », etc. En réalité, ces tendances sont compromises et cloisonnées par les restrictions de la société des classes qui entretiennent la hiérarchie et hissent l’autorité au rang de propriété.

Néanmoins, aujourd’hui la plus concurrentielle des entreprises contemporaines constitue le terrain idéal pour l’élaboration d’un projet progressiste et enthousiasmant.

II. Prémices théoriques

1. PREMICE PHILOSOPHIQUE : MATERIALISME HISTORIQUE

« Un certain mode de production, ou une phase industrielle, est toujours associé à un mode de coopération spécifique ou à une étape sociale. Cette forme de coopération incarne une force productive8. »

L’approche défendue ici se base sur la conception matérialiste de l’histoire et le cadrage de la problématique architecturale/spatiale.

Le matérialisme – par opposition à l’idéalisme – repère, dans le développement de la productivité, la dynamique primaire du changement social.

Le processus de la vie sociale se mesure en premier lieu, de manière concurrentielle, au niveau du processus de productivité. Historiquement, l’espace est reconnu comme efficient. Cela définit le rôle central de la théorie architecturale : analyser et anticiper comment l’espace architectural génère et organise des relations sociales productives.

Le monde du travail ou les méthodes de travail en constante mutation, la structure organisationnelle et les modes de collaboration, constituent la base du développement général de la société9. Tout développement culturel évolue au rythme des progrès dans le monde du travail. Les relations professionnelles sont ainsi fondamentales car toute relation sociale et tout mode de vie dans la société – du fait de l’esprit concurrentiel qui anime la course à la productivité – sont liés à la facilitation de l’œuvre productive. Ces relations sociales, institutions culturelles et architectures qui génèrent le travail efficient et efficace, trouveront des ressources et continueront de proliférer. Le secret derrière la prolifération mondiale envahissante de l’« American way of life » au lendemain de la guerre mondiale, repose sur les énormes avancées de la productivité établies par l’approche fordiste du développement socio-économique.

Notre actuelle « condition de post-modernité » est façonnée par la dynamique de la restructuration post-fordiste.

Socialement, la productivité demeure le critère de sélection le plus important. Toute manifestation émancipatoire doit reconnaître ce fait inéluctable. Au lieu de fuir la pression commerciale et de l’identifier comme étrangère à la culture de l’architecture, nous considérons le succès commercial comme un indicateur potentiel de progrès, reflétant des besoins historiques qui méritent d’être étudiés10. Cela nous amène à enquêter sur les schémas sociaux et spatiaux des activités commerciales les plus prolifiques dans nos économies modernes.

2. PREMICE HISTORIQUE : DU FORDISME AU POST-FORDISME

Le post-fordisme, en tant que période socio-économique, vient du marxisme et fut le thème central d’un long et riche débat11. En accord avec les prémices du matérialisme historique, le post-fordisme identifie la véritable source de la « culture de post-modernité » à travers plusieurs transformations apparentées, au sein de la structure technico-économique du monde industriel moderne12.

Prémice : le lendemain de la guerre mondiale s’est caractérisé par un boom économique et les années 1970 furent marquées par la crise.

La période de début des années 1980 annonce une transition vers une nouvelle phase, distincte, de développement socio-économique.

La notion sous-jacente du « fordisme », mise en avant par Gramsci13, caractérise l’époque du capitalisme entreprise et État qui existe depuis la Première Guerre mondiale (et de manière décisive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) et fait référence au système de production : le nouveau paradigme du travail à la chaîne dont Henry Ford fut le pionnier. Le fordisme implique la production massive de produits de base complexes, conséquence d’investissements à long terme dans une technologie rigide à but unique.

Ces investissements furent administrés à travers le régime organisationnel de la corporation fordiste : un vaste système, fondé sur la division du travail, alloue à chacun une tâche répétitive et spécifique au sein de la grande machinerie. L’intelligence de ce système bureaucratique repose sur son approche par le haut. Pour assurer son bon fonctionnement, l’environnement doit être stable et permettre ainsi la répétition d’opérations routinières.

À la fin des années 1970, on assiste à une fracture des fondements du fordisme, de sa stabilité et de la prévisibilité de son environnement. Après une décennie de crise et de stagnation, une nouvelle dynamique commence à faire son apparition. La spécialisation flexible : les événements ayant entraîné la crise du système fordiste ont en même temps généré le besoin de trouver de nouvelles stratégies de production, susceptibles de s’adapter à de nouveaux marchés instables. Une solution est apparue à travers l’application des technologies de l’information, en progrès constant, à l’intérieur du processus de fabrication. Ainsi s’établirent les bases technologiques de la période post-fordiste. Les nouvelles technologies de production informatisées ont permis de diversifier l’offre (petites séries), sans entraîner d’énormes coûts d’artisanat qui avaient auparavant limité l’entrée du produit de masse dans le monde du luxe. Il s’agit d’un facteur matériel essentiel : la révolution microélectronique entraîna un bon de productivité au sein des économies d’envergure souhaitées (plutôt qu’économies d’échelle). À l’inverse d’une production de masse utilisant des machines et une main-d’œuvre formée pour accomplir une tâche très précise, la spécialisation flexible permet la fabrication de toute une gamme de produits spécifiques, visant des marchés particuliers et en mutation constante. Elle nécessite l’utilisation de machines polyvalentes et une main-d’œuvre plus qualifiée, prête à contribuer à l’innovation permanente. Ces transformations et nouvelles opportunités dans le royaume de la production matérielle immédiate se répercutent sur la superstructure administrative qui doit gérer la dynamique des nouveaux flux de production (et de consommation).


De nouvelles fonctions telles le marketing, la recherche et le développement, les services de conseil (technologies de l’information, finance, droit, management) se mettent à proliférer. Dans ce secteur « tertiaire » – ou plutôt « économie de la connaissance » –, nous retrouvons les grandes caractéristiques de l’ère post-fordiste, à travers l’émergence d’organisations fluides et non linéaires. Le travail s’apparente de plus en plus à un exercice intellectuel et non physique. Ainsi, la structure et les schémas de l’activité économique sont généralement assimilés à un processus de recherche et de création artistique. Cela constitue le signe distinctif de la nouvelle économie de la connaissance. La valeur essentielle de l’entreprise réside davantage dans l’« humain » ou le « capital social », c’est-à-dire les architectures d’entreprise, les collaborations, les modes de communication. Les capitaux ne constituent pas la valeur primordiale. Ces schémas forment l’intelligence collective qui transforme l’information en connaissance opérationnelle et vitale.Quand une organisation passe du statut de simple fabricant ou prestataire de service à celui d’innovateur créatif, elle ne fait qu’appliquer des connaissances précises mais doit fonctionner en tant que producteur de connaissance. La nouvelle discipline incarnée par la gestion des connaissances tient compte de cette donnée. La théorie du management propose des concepts tel celui de « l’organisation apprenante14 » ou « l’entreprise intelligente15 ». Ici, l’apprentissage, la connaissance et l’intelligence sont attribués à l’organisation et non à des individus. Pour nous, il s’agit de la première étape vers le développement futur de l’intelligence de l’organisation, qui inclura différents systèmes d’espace permettant de structurer et de faciliter les processus de communication vitale au sein de l’entreprise.

La connaissance devient la ressource la plus précieuse au sein de l’organisation. Cependant elle ne peut pas être sous-traitée comme l’énergie ou le travail. On ne peut l’acquérir tel un produit « prêt à penser ». La connaissance est nettement plus complexe que l’information. Elle incarne la bonne information, au bon moment et au bon endroit. Elle s’évalue et s’adapte selon une pratique complexe. La connaissance réside ici dans la structure de l’organisation, au sein du système corporatif de communication et de collaboration. Elle existe à travers la distribution et l’intégration de compétences, dans les mécanismes, formes et modes d’interaction des travailleurs de la connaissance. La distribution spatiale, l’articulation nuancée des territoires, les limites et interfaces des espaces jouent un rôle important ici. Ces schémas architecturaux contribuent à la création d’une intelligence collective qui transforme l’information en connaissance vitale et opérationnelle.

La restructuration socio-économique actuelle s’opère à travers l’interaction contradictoire entre les processus technologiques, organisationnels et politiques. Il est essentiel d’établir une distinction entre ces différentes facettes inhérentes au progrès productif et les systèmes politiques qui évoluent simultanément. Ces derniers encadrent, surdéterminent ou « déforment » la restructuration productive. Le post-fordisme, en tant que nouveau paradigme proposant d’autres niveaux de productivité, doit être différencié de l’offensive libérale simultanée, qui profite de l’instabilité de certaines relations de production pour basculer vers une politique de droite. Dans mon analyse, les trois grands facteurs productifs et progressistes de la restructuration post-fordiste sont les suivants :

– la mondialisation ; un autre niveau d’intégration internationale de la production ;– la spécialisation flexible ; des innovations aux cycles courts et de nouvelles économies d’envergure rendues possibles grâce à la révolution microélectronique ;

– la révolution organisationnelle ; la relative déhiérarchisation et la débureaucratisation des relations de travail s’orientent vers des schémas participatifs et l’auto-organisation collaborative.

Actuellement ces aspects sont rattachés au néolibéralisme et davantage perçus comme des sources de problèmes. La mondialisation prend la forme d’une déréglementation néolibérale du commerce et des flux d’investissement qui atténue les différences entre les richesses et entraîne vers un conflit mondial de plus en plus intense. La désintégration du système social donne lieu à une véritable concurrence des « coûts de main-d’œuvre » (= revenus), même dans les économies les plus modernes. La nouvelle flexibilité et la richesse potentielle du travail sont considérées comme une forme d’insécurité existentielle. Au niveau du produit, les nouvelles économies d’envergure instrumentalisent la stratification sociale et l’importance du statut, au détriment de la diversité. Elles font barrière au dialogue au lieu d’agir comme moyen de communication sociale.

Le progrès organisationnel au sein des économies capitalistes, se voit compromis par les problèmes d’un système qui arbitre toutes ses transactions à travers la notion de propriété privée : les mesures de sécurité, la protection de la propriété intellectuelle, les différences de revenu, facteurs de divisions, l’appartenance à son « territoire », la monopolisation de l’information, les prises de décision secrètes, le carriérisme, etc.16.

Devant toutes ces contradictions, la méthode adoptée consistait à tenir compte de tous les aspects progressistes évoqués (prise de décision participative, communication latérale, autodétermination constante des acteurs de la production…) afin d’élaborer notre projet de design. Ainsi nous avons inscrit sous forme de « parenthèses » hypothétiques les aspects qui actuellement freinent la dynamique du développement.

Traduit de l’anglais par Emmanuelle Jourdan

Cet article a été publié dans Stream 01 en 2008

Bibliographie