PLATFORM/LATOUR Bruno Paris Invisible: Le Plasma (2006)
PLATFORM / LATOUR Bruno Paris Invisible: Le Plasma (2006)
210529

Tout dans une ville demeure invisible, tout, et par-dessus tout, la ville saisie comme totalité.

On dira que nous disposons maintenant des cartes satellites qui nous permettent de zoomer à tous les niveaux, si commodément que l’on peut, en quelques clics, passer de l’Ile-de-France au toit de l’immeuble où nous habitons. On a donc bien le droit, pour une fois, à propos de Google Earth ou du site de l’Institut géographique national, de parler d’un panoptique, puisqu’on « embrasse toute la ville » et que l’on peut, en même temps, descendre en continu jusqu’à son moindre détail.

Mais non, vous « n’embrassez » rien, vous ne voyez rien, vous ne « descendez pas en continu » ! L’illusion est puissante, je le reconnais ; il est délicieux de jouer aux montagnes russes en montant et descendant du tout aux parties jusqu’à en avoir mal au cœur, mais si vous vous prenez pour celui qui voit tout, vous vous mettez le doigt dans l’œil. C’est comme de confondre un jeu vidéo avec la pratique d’un match de rugby. D’ailleurs, les photos satellites sont datées, elles ne sont pas « en temps réel ». Ce que vous voyez, c’est la ville, votre quartier, votre immeuble comme il était il y a quelques mois, quelques années, en tous cas à une autre saison, sous un autre éclairage, et d’après le plus improbable des points de vue – le moins informatif aussi : que vous importe de voir le toit de votre immeuble, êtes-vous poseur d’antennes ou ramoneurs de cheminées ? Le rafraîchissement des images se fait à des pas de temps bien trop grossiers pour que vous soyez en face d’autre chose que l’illusion de voir tout en direct – sans parler des pixels qui mutent rapidement en de gros carrés brunâtres dès que vous sortez des sentiers battus.

Que serait une vision de Paris dont le rafraîchissement serait si rapide que l’on pourrait se trouver en temps réel et, surtout, en espace réel ? Pour rafraîchir l’espace et le rendre un peu plus réaliste, ce n’est pas vers une carte qu’il faut se tourner, quel que soit le nombre de ses pixels, mais vers les oligoptiques. Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l’ensemble compose la ville… Un fonctionnaire de la préfecture de police regarde les vidéos placées aux carrefours importants de Paris. Que voit- il ? Beaucoup et très peu – d’où le mot « oligo-ptique » : les vidéos ne prélèvent que certains aspects de ce qui se passe aux carrefours, et seulement ce qui lui permet d’alerter ses collègues sur place – s’il parvient à les atteindre par radio, et s’ils sont disposés à lui obéir. Autre exemple : vous ouvrez les pages jaunes de l’annuaire de Paris pour rechercher un plombier. Vous en trouvez un, mais vous n’avez presque rien vu, sinon des pages et des annonces, et pourtant vous avez bien entre les mains « tous » les artisans et métiers de Paris. La carte n’est pas différente de l’annuaire : elle se contente de répartir par longitudes et latitudes des listes de sites, alors que l’annuaire le fait par ordre alphabétique des métiers et des noms. Personne ne prendrait les gros tomes des Pages jaunespour Paris, pourquoi prendriez-vous la carte de Paris pour le territoire ?

Ce qui est si trompeur dans l’illusion du zoom, c’est l’impression de continuité. La machine informatique, parce qu’elle peut si facilement faire tourner les pixels à toutes les échelles et relier entre elles les informations (finalement, ce ne sont jamais que des 0 et des 1 conservés comme potentiel électrique sur des feuilletés de silicone), permet de laisser croire qu’il existe entre toutes ces prises de vue un passage sans solution de continuité. Et pourtant, il n’y a aucun rapport facile à établir, aucune passerelle, entre ce que voit le fonctionnaire de police devant les écrans de contrôle de la préfecture de Paris, et ce que vous voyez sur les pages de l’annuaire en pointant du doigt le nom de votre plombier favori. Ces deux oligoptiques, il faut surtout se garder de les relier dans le même espace, comme s’ils étaient deux points de vue sur la même totalité. Ils ne font pas raccord. Ils sont incommensurables. Et cela même si Google, en utilisant avec astuce la propriété nouvelle de toutes ces informations de se trouver dorénavant rangées dans des fichiers numériques, parvient à superposer l’adresse de votre plombier avec le petit amas de pixels qui marque l’emplacement de son atelier – vu depuis le ciel. Oui, c’est vrai, la numérisation permet d’établir quelques ponts entre des oligoptiques séparés jusque-là, mais cela ne compose toujours pas un panoptique. Retrouver superposés sur un écran le nom de votre plombier et la photo de sa rue ne vous met toujours pas dans la position de l’Œil divin –

d’autant que vous n’avez fait que prêter votre attention et votre porte- monnaie à l’extension d’un nouveau réseau, celui de l’entreprise Google, qui fait payer à l’entreprise de plomberie, en monnaies sonnantes et trébuchantes, vos petits clics de souris. Le plus complet des panoptiques, le plus intégré des logiciels n’est jamais qu’un peep show.

On dira qu’il était absurde d’aller chercher l’espace réel dans une carte, sur un écran, dans un annuaire, et que Paris se donne à voir par le seul conduit réaliste et vécu, celui de la flânerie, de la promenade, de l’errance. Il n’y a que le piéton, en faisant du lèche-vitrine, en buvant un café à la terrasse d’une brasserie, en furetant aux Puces, en distribuant des tracts à la sortie d’un métro, en draguant sur les Grands Boulevards, qui saisit vraiment l’espace de la Ville lumière. Seule la vision subjective, personnalisée, individualisée, serait en fin de compte objective, et celle des cartes, des salles de contrôle, des listes et des annuaires ne peut offrir qu’une abstraction de l’espace et de la vie en ville. Il ne manque pas d’écrivains, de sociologues, de psychologues, d’urbanistes même, pour prétendre en effet que la ville ne peut être saisie in concreto que par un individu qui se déplace dans le cadre qu’elle offre.

Rien de plus abstrait pourtant qu’un tel point de vue, rien de moins réaliste –à part le zoom illusoire qui mène, sans le plus petit tremblement, du continent européen à la place Beaubourg par un changement continu d’échelle. Car, enfin, une ville ne peut pas être le cadre dans lequel un individu se déplacerait, pour la bonne raison que ce cadre n’est lui-même fait que des traces laissées par d’autres individus, qui se sont déplacés ou qui sont encore en place. Privilégier le point de vue du promeneur, du flâneur, du piéton, c’est s’interdire de comprendre ce qui est si particulier au vivre en ville, c’est se couper des conduits qui permettent justement de ne pas différencier le cadre et celui qui s’y déplace. L’espace ne peut gagner en réalisme que si l’on parvient à suivre ces conduits.

On dira qu’un touriste, par exemple, ne fait que passer dans Paris, et qu’il y a bien là séparation entre l’individu visiteur et le cadre qu’il visite : il passe, Paris demeure. Le flâneur se détache bien sur un fond. Et pourtant, il ne s’agit là ici que d’un point de vue bien superficiel – aussi superficiel que le zoom. D’abord parce que le touriste vient généralement en groupe, et qu’il est donc la fraction d’une infrastructure touristique dans laquelle on doit compter la société des Bateaux-Mouches, l’office de tourisme de Paris, le bureau des traducteurs agréés, les chauffeurs d’autocars et le casse-tête que représente le parking de leurs grandes bêtes de tôle. N’oublions pas, d’ailleurs, la quantité d’infrastructure qu’il faut mettre en place pour marcher à pied dans Paris. De ce point de vue, nous sommes tous « à mobilité réduite ».

Or, cette infrastructure touristique a moulé la ville de tant de manières que le visiteur n’est déjà plus extérieur à un cadre fixe qu’il n’influencerait en rien. « Cadre » et « visiteur », voilà deux façons de parler parfaitement réversibles. Notre touriste peut ne compter que pour quelques dollars dans le bilan final, mais, sans cette infrastructure, il n’y aurait pas de touriste du tout et Paris serait une province endormie, quelque part « hors des circuits touristiques ». Et je n’ai pas compté l’ensemble des rénovations d’immeubles qui n’ont pas eu d’autres buts que de plaire aux passants, les campagnes de sensibilisation (toujours sans effet) pour tenter de rendre les taxis « aimables aux visiteurs étrangers », les innombrables clichés répandus dans les films et qui rendent aussi inévitables qu’accessibles les « prises de vue » par ces mêmes touristes de la place du Tertre ou de Notre-Dame.

On le voit, celui qui prétendrait rendre justice au point de vue subjectif et individuel du visiteur sans prendre en compte l’infrastructure dans lequel il circule donnerait de la ville une version plus illusoire encore que celui qui prendrait la carte de Paris pour le territoire. Entre le visiteur et le cadre visité, il n’y a que la différence entre le énième + 1 participant à l’élaboration continuelle de Paris et tous ceux qui l’ont précédé sur les trajectoires qu’il parcourt sans peine. Il existe donc un cheminement – ténu, je le reconnais – qui permet de rendre équivalents le « cadre » et celui qui se situe « à l’intérieur » de ce cadre. Ce cadre, c’est lui, puisque la survie de l’infrastructure dépend en partie de l’argent que ce visiteur aura laissé derrière lui et de la bonne impression qu’il aura gardé de sa visite ; mais le visiteur, à l’inverse, est en partie ce cadre, puisque sa biographie inclut dorénavant dans une portion de sa trajectoire qu’il a « fait Paris », alors que Paris « est fait » (en toute petite partie, c’est vrai) de ce visiteur- là, qui a fait cliquer ce portillon automatique de Beaubourg, ajouté son café crème au listing du Flore, etc. Il ne faut qu’un peu d’astuce pour morpher l’un dans l’autre.

Mais cette infrastructure, c’est la société, dira-t-on, ce dans quoi, « bien sûr », il faut toujours « situer » le touriste, pour ne pas croire qu’il est « vraiment » un individu détachable. En suivant son désir de visiter Paris, il n’a fait que répondre à des campagnes de publicité des tour operators et, en remontant encore plus haut (à moins qu’on ne descende encore plus au fond), aux intérêts des entreprises responsables de la mondialisation des déplacements touristiques. De même qu’il y a en géographie un zoom qui nous permet de passer en continu de la planète à la place Beaubourg, il y aurait ainsi en sociologie un zoom par lequel on irait du Capitalisme à ce pauvre touriste chinois qui se fait portraiturer par un rapin au coin de la place du Tertre. Paris se situerait donc « dans » l’Europe et « dans » le Capitalisme, chaque lieu pouvant se repérer par longitude et par latitude, et chaque individu par un certain croisement des intérêts et des passions.

Et pourtant, si le zoom géographique a l’apparence de la vraisemblance, il n’en est pas de même du zoom sociologique. Le premier, notons-le, n’est qu’une procédure d’affichage du même fichier numérique qui répartit les pixels en fonction de la taille demandée à l’image – une simple question de DPI. Le second ne dispose même pas de cette ressource. Dès que je quitte le touriste individuel pour aller vers « ce dans quoi » il se situe, je commence à ne plus savoir de quoi je parle, et je me contente d’un geste vague de la main en disant : « Tout ça, c’est pas par hasard, il y a derrière de gros intérêts ». Au zinc du bar où je prononce cette phrase définitive, comme mes comparses hochent la tête d’un air entendu, je crois en avoir assez dit… Les images du social ressemblent beaucoup à ces cartes en T de la géographie médiévale : ce qui les entoure est un Océan dont on ne sait rien, sinon qu’il est très vaste et très dangereux, à cause des monstres qui le peuplent. De la « société dans son ensemble », on ne sait rien dire, sinon qu’elle a la forme d’un cercle qui enclôt tout, et qui permet de terminer la discussion de façon péremptoire. S’il fallait vraiment suivre ce qu’il y a de « social » dans Paris, il faudrait s’y prendre tout autrement : il faudrait parvenir à faire pour les entreprises de totalisation ce que nous venons de faire pour les cartes : les basculer de l’illusion des panoptiques au parcours des oligoptiques.
« Paris est devenu invivable », « la Mairie fait n’importe quoi », « il faut étendre la municipalité aux communes périphériques », « la police ferait mieux d’aller plutôt dans les banlieues », « il faut que les amendes soient plus sévères contre les propriétaires de chiens », « il n’y a pas de salles pour la musique amateur » : autant de phrases qui circulent de bouches en médias, de médias en concierges, de concierges en colocataires, de colocataires en pétitions, de pétitions en bureaux, de bureaux en arrêtés, d’arrêtés en tribunaux administratifs… Pouvons-nous suivre ces masses d’énoncés ? Un peu : par les blogs, les journaux, les cafés, les dîners en ville, les squares, les SMS. Je suppose que le maire a ses informateurs, comme la préfecture de police a ses vidéos et les Renseignements généraux leurs grandes oreilles. Toute une masse de rumeurs et de propos détachés dont la circulation, point à point, compose Paris aussi sûrement que les déplacements de voitures sur le périphérique ou les usagers que le métro transporte chaque jour par millions. Il y a souvent des grèves de transports en commun, mais ces transports d’énoncés (ce que j’appelle des « énoncés collectants » ne sont jamais en grève… Heureusement… Paris disparaîtrait pour de bon.
Certains de ces propos «totalisent» Paris, devenu le sujet de formules comme « Paris veut respirer », « Paris vous accueille », « Paris refuse », mais ces expressions totalisantes ne circulent pas autrement que les expressions individualisantes, comme celle de cette petite fille qui susurre sur son bac à sable : « Maman, je m’ennuie… ». Recueillir la circulation d’un énoncé, c’est donc autre chose que de décider si cet énoncé totalise ou individualise. La statue allégorique de Paris, si elle représente bien « tout Paris », se situe simplement à un carrefour, et n’occupe pas « plus de place » que celle de Balzac sur le boulevard Raspail ou celle de la République sur la place du même nom. De même que la carte n’est pas le territoire, mais se situe dans le territoire, dont elle accélère ou facilite certains déplacements, de même que l’annuaire n’est pas «tout Paris», dont il fait pourtant bien partie en repérant rapidement les adresses, de même les formules totalisantes qui prennent Paris «pour un tout» circulent elles aussi dans Paris, auquel elles ajoutent, si l’on peut dire, leurs fragments de totalisation. Les panoramas les plus globaux, eux aussi, ont une adresse, et même s’ils présentent une version savante et quantifiée, si l’on y voit bien « tout », c’est toujours « dans » une salle obscure.
Pourquoi est-ce si important de « localiser » aussi obstinément les visions totalisantes sur Paris ? Pour une question d’atmosphère et de respiration, et donc, dirait Peter Sloterdijk, pour une grave question de politique. L’illusion du zoom, en géographie comme en sociologie, a cecien effet de délétère qu’elle rend la vie en ville parfaitement irrespirable. Il n’y a plus de place, puisque tout est occupé par la transition sans raccord et sans solution de continuité entre les différentes échelles qui vont du tout aux parties ou des parties au tout. On a fait du remplissage. On étouffe. Il s’agit là, pour utiliser un mot savant, d’une question de méréologie : le rapport des parties au tout, c’est le privilège de la politique. Ce n’est pas à la géographie ni à la sociologie de le simplifier trop vite, en supposant le problème résolu et la totalité déjà connue, comme si Paris n’était qu’une image, simplement découpée, et qu’il n’y aurait plus qu’à réassembler. Ce rapport des parties au tout, du type puzzle, c’est la négation même de la politique.

Pour que la politique renaisse, pour que Paris soit à nouveau respirable, il faut que Paris demeure invisible, en ce sens que ni les parties, ni les différentes totalités dans lesquelles elles s’insèrent, ne soient réglées d’avance.

De ce point de vue, rien de plus étouffant que Google Earth avec sa prétention au zoom sans solution de continuité; rien de plus réactionnaire que les discours convenus sur le passage continu du Capitalisme mondial aux étals du marché Maubert, en passant par la corbeille (récemment informatisée) du Palais Brongniart. Pour reprendre une expression de Sloterdijk, la politique n’est pas la révolution mais l’explicitation, c’est-à-dire le dépliage des éléments artificiels dont on ne savait pas, jusque-là, que nous dépendions pour exister. La politique, autrement dit, c’est une question d’air conditionné, la réalisation progressive que nous cohabitons dans des enceintes aussi peu naturelles que des serres, et dont les mécanismes délicats nous apparaissent peu à peu. Celui qui croit que la politique va de soi, parce qu’elle s’occupe d’un Bien public dont il saurait d’avance la forme et la bonté, celui-là fait plus qu’un crime, il commet une faute politique.

Pour ma part, j’appelle plasma cet espace – mais ce n’est pas un espace – dans lequel reposent – mais il n’y a pas de repos – les circulations diverses de totalisations et de participations en attente d’explicitation et de composition. L’expression paraît abstraite, mais c’est parce que toutes les métaphores usuelles sont définies par le zoom, qui oblige à croire que l’on sait de quoi l’on parle quand on dit qu’il existe un chemin continu entre les parties et le tout. Suspendez le zoom, multipliez les raccords entre les différentes vues de Paris, sans les rendre trop vite commensurables, mesurez l’invisibilité foncière de tous les oligoptiques (chacun voit bien mais très peu), relocalisez les sites où l’on parle de Paris «comme un tout» (le bureau du maire, le quartier général de la préfecture de Paris, la salle de contrôle du Service des eaux, l’immeuble du boulevard Morland, etc.), et demandez-vous dans quoi vous pouvez bien situer ces membra disjecta, en vous interdisant de les rapporter aussitôt à un « cadre naturel », à une « société » ou, bien sûr, à « des discours ». Eh bien, ce fond de tableau, c’est le plasma. C’est lui qui permet de mesurer l’étendue de nos ignorances concernant Paris. C’est lui, surtout, qui permet de redonner sa chance à la question politique, en lui réservant la tâche de composition, en évitant qu’on la naturalise ou qu’on la socialise, ou qu’on en fasse une simple question de mots.

Depuis quelques dizaines d’années, on cède à la tentation de remplacer la politique par la gestion, et l’exercice de la démocratie par l’horrible mot de « gouvernance ». On comprend mieux pourquoi : la bonne gestion comme la bonne gouvernance s’appliquent à régler le rapport des parties au tout aussi harmonieusement et efficacement que possible. Elles aiment le zoom. Elles voient les choses d’abord de haut, puis en moyenne, puis vers le bas. Tout cela s’enchaîne, s’encastre, s’emboîte parfaitement. Chaque poupée russe se loge sans discussion dans une plus grande et en comprend d’autres plus petites, toujours sans forcer. C’est le Paris visible. C’est le Paris géré. Ouvrez maintenant toutes les poupées ; plongez-les dans le plasma, en laissant chacune d’elles définir ce qui est plus grand et ce qui est plus petit qu’elle, sans les ordonner par avance et en ouvrant toutes les controverses sur les rapports disputés des parties et du tout. C’est le Paris invisible. C’est le Paris politique. C’est le Paris à composer.

Tout dans une ville demeure invisible, tout, et par-dessus tout, la ville saisie comme totalité.

On dira que nous disposons maintenant des cartes satellites qui nous permettent de zoomer à tous les niveaux, si commodément que l’on peut, en quelques clics, passer de l’Ile-de-France au toit de l’immeuble où nous habitons. On a donc bien le droit, pour une fois, à propos de Google Earth ou du site de l’Institut géographique national, de parler d’un panoptique, puisqu’on « embrasse toute la ville » et que l’on peut, en même temps, descendre en continu jusqu’à son moindre détail.

Mais non, vous « n’embrassez » rien, vous ne voyez rien, vous ne « descendez pas en continu » ! L’illusion est puissante, je le reconnais ; il est délicieux de jouer aux montagnes russes en montant et descendant du tout aux parties jusqu’à en avoir mal au cœur, mais si vous vous prenez pour celui qui voit tout, vous vous mettez le doigt dans l’œil. C’est comme de confondre un jeu vidéo avec la pratique d’un match de rugby. D’ailleurs, les photos satellites sont datées, elles ne sont pas « en temps réel ». Ce que vous voyez, c’est la ville, votre quartier, votre immeuble comme il était il y a quelques mois, quelques années, en tous cas à une autre saison, sous un autre éclairage, et d’après le plus improbable des points de vue – le moins informatif aussi : que vous importe de voir le toit de votre immeuble, êtes-vous poseur d’antennes ou ramoneurs de cheminées ? Le rafraîchissement des images se fait à des pas de temps bien trop grossiers pour que vous soyez en face d’autre chose que l’illusion de voir tout en direct – sans parler des pixels qui mutent rapidement en de gros carrés brunâtres dès que vous sortez des sentiers battus.

Que serait une vision de Paris dont le rafraîchissement serait si rapide que l’on pourrait se trouver en temps réel et, surtout, en espace réel ? Pour rafraîchir l’espace et le rendre un peu plus réaliste, ce n’est pas vers une carte qu’il faut se tourner, quel que soit le nombre de ses pixels, mais vers les oligoptiques. Je désigne par ce néologisme les étroites fenêtres qui permettent de se relier, par un certain nombre de conduits étroits, à quelques aspects seulement des êtres (humains et non-humains) dont l’ensemble compose la ville… Un fonctionnaire de la préfecture de police regarde les vidéos placées aux carrefours importants de Paris. Que voit- il ? Beaucoup et très peu – d’où le mot « oligo-ptique » : les vidéos ne prélèvent que certains aspects de ce qui se passe aux carrefours, et seulement ce qui lui permet d’alerter ses collègues sur place – s’il parvient à les atteindre par radio, et s’ils sont disposés à lui obéir. Autre exemple : vous ouvrez les pages jaunes de l’annuaire de Paris pour rechercher un plombier. Vous en trouvez un, mais vous n’avez presque rien vu, sinon des pages et des annonces, et pourtant vous avez bien entre les mains « tous » les artisans et métiers de Paris. La carte n’est pas différente de l’annuaire : elle se contente de répartir par longitudes et latitudes des listes de sites, alors que l’annuaire le fait par ordre alphabétique des métiers et des noms. Personne ne prendrait les gros tomes des Pages jaunespour Paris, pourquoi prendriez-vous la carte de Paris pour le territoire ?

Ce qui est si trompeur dans l’illusion du zoom, c’est l’impression de continuité. La machine informatique, parce qu’elle peut si facilement faire tourner les pixels à toutes les échelles et relier entre elles les informations (finalement, ce ne sont jamais que des 0 et des 1 conservés comme potentiel électrique sur des feuilletés de silicone), permet de laisser croire qu’il existe entre toutes ces prises de vue un passage sans solution de continuité. Et pourtant, il n’y a aucun rapport facile à établir, aucune passerelle, entre ce que voit le fonctionnaire de police devant les écrans de contrôle de la préfecture de Paris, et ce que vous voyez sur les pages de l’annuaire en pointant du doigt le nom de votre plombier favori. Ces deux oligoptiques, il faut surtout se garder de les relier dans le même espace, comme s’ils étaient deux points de vue sur la même totalité. Ils ne font pas raccord. Ils sont incommensurables. Et cela même si Google, en utilisant avec astuce la propriété nouvelle de toutes ces informations de se trouver dorénavant rangées dans des fichiers numériques, parvient à superposer l’adresse de votre plombier avec le petit amas de pixels qui marque l’emplacement de son atelier – vu depuis le ciel. Oui, c’est vrai, la numérisation permet d’établir quelques ponts entre des oligoptiques séparés jusque-là, mais cela ne compose toujours pas un panoptique. Retrouver superposés sur un écran le nom de votre plombier et la photo de sa rue ne vous met toujours pas dans la position de l’Œil divin –

d’autant que vous n’avez fait que prêter votre attention et votre porte- monnaie à l’extension d’un nouveau réseau, celui de l’entreprise Google, qui fait payer à l’entreprise de plomberie, en monnaies sonnantes et trébuchantes, vos petits clics de souris. Le plus complet des panoptiques, le plus intégré des logiciels n’est jamais qu’un peep show.

On dira qu’il était absurde d’aller chercher l’espace réel dans une carte, sur un écran, dans un annuaire, et que Paris se donne à voir par le seul conduit réaliste et vécu, celui de la flânerie, de la promenade, de l’errance. Il n’y a que le piéton, en faisant du lèche-vitrine, en buvant un café à la terrasse d’une brasserie, en furetant aux Puces, en distribuant des tracts à la sortie d’un métro, en draguant sur les Grands Boulevards, qui saisit vraiment l’espace de la Ville lumière. Seule la vision subjective, personnalisée, individualisée, serait en fin de compte objective, et celle des cartes, des salles de contrôle, des listes et des annuaires ne peut offrir qu’une abstraction de l’espace et de la vie en ville. Il ne manque pas d’écrivains, de sociologues, de psychologues, d’urbanistes même, pour prétendre en effet que la ville ne peut être saisie in concreto que par un individu qui se déplace dans le cadre qu’elle offre.

Rien de plus abstrait pourtant qu’un tel point de vue, rien de moins réaliste –à part le zoom illusoire qui mène, sans le plus petit tremblement, du continent européen à la place Beaubourg par un changement continu d’échelle. Car, enfin, une ville ne peut pas être le cadre dans lequel un individu se déplacerait, pour la bonne raison que ce cadre n’est lui-même fait que des traces laissées par d’autres individus, qui se sont déplacés ou qui sont encore en place. Privilégier le point de vue du promeneur, du flâneur, du piéton, c’est s’interdire de comprendre ce qui est si particulier au vivre en ville, c’est se couper des conduits qui permettent justement de ne pas différencier le cadre et celui qui s’y déplace. L’espace ne peut gagner en réalisme que si l’on parvient à suivre ces conduits.

On dira qu’un touriste, par exemple, ne fait que passer dans Paris, et qu’il y a bien là séparation entre l’individu visiteur et le cadre qu’il visite : il passe, Paris demeure. Le flâneur se détache bien sur un fond. Et pourtant, il ne s’agit là ici que d’un point de vue bien superficiel – aussi superficiel que le zoom. D’abord parce que le touriste vient généralement en groupe, et qu’il est donc la fraction d’une infrastructure touristique dans laquelle on doit compter la société des Bateaux-Mouches, l’office de tourisme de Paris, le bureau des traducteurs agréés, les chauffeurs d’autocars et le casse-tête que représente le parking de leurs grandes bêtes de tôle. N’oublions pas, d’ailleurs, la quantité d’infrastructure qu’il faut mettre en place pour marcher à pied dans Paris. De ce point de vue, nous sommes tous « à mobilité réduite ».

Or, cette infrastructure touristique a moulé la ville de tant de manières que le visiteur n’est déjà plus extérieur à un cadre fixe qu’il n’influencerait en rien. « Cadre » et « visiteur », voilà deux façons de parler parfaitement réversibles. Notre touriste peut ne compter que pour quelques dollars dans le bilan final, mais, sans cette infrastructure, il n’y aurait pas de touriste du tout et Paris serait une province endormie, quelque part « hors des circuits touristiques ». Et je n’ai pas compté l’ensemble des rénovations d’immeubles qui n’ont pas eu d’autres buts que de plaire aux passants, les campagnes de sensibilisation (toujours sans effet) pour tenter de rendre les taxis « aimables aux visiteurs étrangers », les innombrables clichés répandus dans les films et qui rendent aussi inévitables qu’accessibles les « prises de vue » par ces mêmes touristes de la place du Tertre ou de Notre-Dame.

On le voit, celui qui prétendrait rendre justice au point de vue subjectif et individuel du visiteur sans prendre en compte l’infrastructure dans lequel il circule donnerait de la ville une version plus illusoire encore que celui qui prendrait la carte de Paris pour le territoire. Entre le visiteur et le cadre visité, il n’y a que la différence entre le énième + 1 participant à l’élaboration continuelle de Paris et tous ceux qui l’ont précédé sur les trajectoires qu’il parcourt sans peine. Il existe donc un cheminement – ténu, je le reconnais – qui permet de rendre équivalents le « cadre » et celui qui se situe « à l’intérieur » de ce cadre. Ce cadre, c’est lui, puisque la survie de l’infrastructure dépend en partie de l’argent que ce visiteur aura laissé derrière lui et de la bonne impression qu’il aura gardé de sa visite ; mais le visiteur, à l’inverse, est en partie ce cadre, puisque sa biographie inclut dorénavant dans une portion de sa trajectoire qu’il a « fait Paris », alors que Paris « est fait » (en toute petite partie, c’est vrai) de ce visiteur- là, qui a fait cliquer ce portillon automatique de Beaubourg, ajouté son café crème au listing du Flore, etc. Il ne faut qu’un peu d’astuce pour morpher l’un dans l’autre.

Mais cette infrastructure, c’est la société, dira-t-on, ce dans quoi, « bien sûr », il faut toujours « situer » le touriste, pour ne pas croire qu’il est « vraiment » un individu détachable. En suivant son désir de visiter Paris, il n’a fait que répondre à des campagnes de publicité des tour operators et, en remontant encore plus haut (à moins qu’on ne descende encore plus au fond), aux intérêts des entreprises responsables de la mondialisation des déplacements touristiques. De même qu’il y a en géographie un zoom qui nous permet de passer en continu de la planète à la place Beaubourg, il y aurait ainsi en sociologie un zoom par lequel on irait du Capitalisme à ce pauvre touriste chinois qui se fait portraiturer par un rapin au coin de la place du Tertre. Paris se situerait donc « dans » l’Europe et « dans » le Capitalisme, chaque lieu pouvant se repérer par longitude et par latitude, et chaque individu par un certain croisement des intérêts et des passions.

Et pourtant, si le zoom géographique a l’apparence de la vraisemblance, il n’en est pas de même du zoom sociologique. Le premier, notons-le, n’est qu’une procédure d’affichage du même fichier numérique qui répartit les pixels en fonction de la taille demandée à l’image – une simple question de DPI. Le second ne dispose même pas de cette ressource. Dès que je quitte le touriste individuel pour aller vers « ce dans quoi » il se situe, je commence à ne plus savoir de quoi je parle, et je me contente d’un geste vague de la main en disant : « Tout ça, c’est pas par hasard, il y a derrière de gros intérêts ». Au zinc du bar où je prononce cette phrase définitive, comme mes comparses hochent la tête d’un air entendu, je crois en avoir assez dit… Les images du social ressemblent beaucoup à ces cartes en T de la géographie médiévale : ce qui les entoure est un Océan dont on ne sait rien, sinon qu’il est très vaste et très dangereux, à cause des monstres qui le peuplent. De la « société dans son ensemble », on ne sait rien dire, sinon qu’elle a la forme d’un cercle qui enclôt tout, et qui permet de terminer la discussion de façon péremptoire. S’il fallait vraiment suivre ce qu’il y a de « social » dans Paris, il faudrait s’y prendre tout autrement : il faudrait parvenir à faire pour les entreprises de totalisation ce que nous venons de faire pour les cartes : les basculer de l’illusion des panoptiques au parcours des oligoptiques.
« Paris est devenu invivable », « la Mairie fait n’importe quoi », « il faut étendre la municipalité aux communes périphériques », « la police ferait mieux d’aller plutôt dans les banlieues », « il faut que les amendes soient plus sévères contre les propriétaires de chiens », « il n’y a pas de salles pour la musique amateur » : autant de phrases qui circulent de bouches en médias, de médias en concierges, de concierges en colocataires, de colocataires en pétitions, de pétitions en bureaux, de bureaux en arrêtés, d’arrêtés en tribunaux administratifs… Pouvons-nous suivre ces masses d’énoncés ? Un peu : par les blogs, les journaux, les cafés, les dîners en ville, les squares, les SMS. Je suppose que le maire a ses informateurs, comme la préfecture de police a ses vidéos et les Renseignements généraux leurs grandes oreilles. Toute une masse de rumeurs et de propos détachés dont la circulation, point à point, compose Paris aussi sûrement que les déplacements de voitures sur le périphérique ou les usagers que le métro transporte chaque jour par millions. Il y a souvent des grèves de transports en commun, mais ces transports d’énoncés (ce que j’appelle des « énoncés collectants » ne sont jamais en grève… Heureusement… Paris disparaîtrait pour de bon.
Certains de ces propos «totalisent» Paris, devenu le sujet de formules comme « Paris veut respirer », « Paris vous accueille », « Paris refuse », mais ces expressions totalisantes ne circulent pas autrement que les expressions individualisantes, comme celle de cette petite fille qui susurre sur son bac à sable : « Maman, je m’ennuie… ». Recueillir la circulation d’un énoncé, c’est donc autre chose que de décider si cet énoncé totalise ou individualise. La statue allégorique de Paris, si elle représente bien « tout Paris », se situe simplement à un carrefour, et n’occupe pas « plus de place » que celle de Balzac sur le boulevard Raspail ou celle de la République sur la place du même nom. De même que la carte n’est pas le territoire, mais se situe dans le territoire, dont elle accélère ou facilite certains déplacements, de même que l’annuaire n’est pas «tout Paris», dont il fait pourtant bien partie en repérant rapidement les adresses, de même les formules totalisantes qui prennent Paris «pour un tout» circulent elles aussi dans Paris, auquel elles ajoutent, si l’on peut dire, leurs fragments de totalisation. Les panoramas les plus globaux, eux aussi, ont une adresse, et même s’ils présentent une version savante et quantifiée, si l’on y voit bien « tout », c’est toujours « dans » une salle obscure.
Pourquoi est-ce si important de « localiser » aussi obstinément les visions totalisantes sur Paris ? Pour une question d’atmosphère et de respiration, et donc, dirait Peter Sloterdijk, pour une grave question de politique. L’illusion du zoom, en géographie comme en sociologie, a cecien effet de délétère qu’elle rend la vie en ville parfaitement irrespirable. Il n’y a plus de place, puisque tout est occupé par la transition sans raccord et sans solution de continuité entre les différentes échelles qui vont du tout aux parties ou des parties au tout. On a fait du remplissage. On étouffe. Il s’agit là, pour utiliser un mot savant, d’une question de méréologie : le rapport des parties au tout, c’est le privilège de la politique. Ce n’est pas à la géographie ni à la sociologie de le simplifier trop vite, en supposant le problème résolu et la totalité déjà connue, comme si Paris n’était qu’une image, simplement découpée, et qu’il n’y aurait plus qu’à réassembler. Ce rapport des parties au tout, du type puzzle, c’est la négation même de la politique.

Pour que la politique renaisse, pour que Paris soit à nouveau respirable, il faut que Paris demeure invisible, en ce sens que ni les parties, ni les différentes totalités dans lesquelles elles s’insèrent, ne soient réglées d’avance.

De ce point de vue, rien de plus étouffant que Google Earth avec sa prétention au zoom sans solution de continuité; rien de plus réactionnaire que les discours convenus sur le passage continu du Capitalisme mondial aux étals du marché Maubert, en passant par la corbeille (récemment informatisée) du Palais Brongniart. Pour reprendre une expression de Sloterdijk, la politique n’est pas la révolution mais l’explicitation, c’est-à-dire le dépliage des éléments artificiels dont on ne savait pas, jusque-là, que nous dépendions pour exister. La politique, autrement dit, c’est une question d’air conditionné, la réalisation progressive que nous cohabitons dans des enceintes aussi peu naturelles que des serres, et dont les mécanismes délicats nous apparaissent peu à peu. Celui qui croit que la politique va de soi, parce qu’elle s’occupe d’un Bien public dont il saurait d’avance la forme et la bonté, celui-là fait plus qu’un crime, il commet une faute politique.

Pour ma part, j’appelle plasma cet espace – mais ce n’est pas un espace – dans lequel reposent – mais il n’y a pas de repos – les circulations diverses de totalisations et de participations en attente d’explicitation et de composition. L’expression paraît abstraite, mais c’est parce que toutes les métaphores usuelles sont définies par le zoom, qui oblige à croire que l’on sait de quoi l’on parle quand on dit qu’il existe un chemin continu entre les parties et le tout. Suspendez le zoom, multipliez les raccords entre les différentes vues de Paris, sans les rendre trop vite commensurables, mesurez l’invisibilité foncière de tous les oligoptiques (chacun voit bien mais très peu), relocalisez les sites où l’on parle de Paris «comme un tout» (le bureau du maire, le quartier général de la préfecture de Paris, la salle de contrôle du Service des eaux, l’immeuble du boulevard Morland, etc.), et demandez-vous dans quoi vous pouvez bien situer ces membra disjecta, en vous interdisant de les rapporter aussitôt à un « cadre naturel », à une « société » ou, bien sûr, à « des discours ». Eh bien, ce fond de tableau, c’est le plasma. C’est lui qui permet de mesurer l’étendue de nos ignorances concernant Paris. C’est lui, surtout, qui permet de redonner sa chance à la question politique, en lui réservant la tâche de composition, en évitant qu’on la naturalise ou qu’on la socialise, ou qu’on en fasse une simple question de mots.

Depuis quelques dizaines d’années, on cède à la tentation de remplacer la politique par la gestion, et l’exercice de la démocratie par l’horrible mot de « gouvernance ». On comprend mieux pourquoi : la bonne gestion comme la bonne gouvernance s’appliquent à régler le rapport des parties au tout aussi harmonieusement et efficacement que possible. Elles aiment le zoom. Elles voient les choses d’abord de haut, puis en moyenne, puis vers le bas. Tout cela s’enchaîne, s’encastre, s’emboîte parfaitement. Chaque poupée russe se loge sans discussion dans une plus grande et en comprend d’autres plus petites, toujours sans forcer. C’est le Paris visible. C’est le Paris géré. Ouvrez maintenant toutes les poupées ; plongez-les dans le plasma, en laissant chacune d’elles définir ce qui est plus grand et ce qui est plus petit qu’elle, sans les ordonner par avance et en ouvrant toutes les controverses sur les rapports disputés des parties et du tout. C’est le Paris invisible. C’est le Paris politique. C’est le Paris à composer.