PLATFORM/CELINE Louis-Ferdinand Voyage Au Bout De La Nuit (1932)
PLATFORM / CELINE Louis-Ferdinand Voyage Au Bout De La Nuit (1932)
240202

Serais-je donc le seul lâche sur terre ? pensais-je. Et avec quel effroi ! Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchainés et armés jusqu’aux cheveux ?

—p.21

De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son ras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre.

—p.33

Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous… Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

—p.230

C’est triste des gens qui se couchent, on voit bien qu’ils se foutent que les choses aillent comme elles veulent, on voit bien qu’ils ne cherchent pas à comprendre eux, le pourquoi qu’on est là. Ça leur est bien égal. Ils dorment n’importe comment, c’est des gonflés, des huîtres, des pas susceptibles, Américains ou non. Ils ont toujours la conscience tranquille. J’en avais trop vu moi des choses pas claires pour être content. J’en savais de trop et j’en savais pas assez.

—p.249

Je cherchais quand même si j’y étais pour rien dans tout ça. C’était froid et silencieux chez moi. Comme une petite nuit dans un coin de la grande, exprès pour moi tout seul. De temps en temps montaient des bruits de pas et l’écho entrait de plus en plus fort dans ma chambre, bourdonnait, s’estompait… Silence. Je regardais encore s’il se passait quelque chose dehors, en face. Rien qu’en moi que ça se passait, à me poser toujours la même question. J’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.

—p.360

Les hommes y tiennent, à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ça leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tout au fond. C’est leur nature.

—p.365

Lâche qu’il était, je le savais, et lui aussi, de nature, espérant toujours qu’on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d’autre part, à me demander s’il existait quelque part, des gens vraiment lâches…. On dirait qu’on peut toujours trouver pour n’importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir et tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l’occasion qui lui plairait. Alors il s’en va mourir comme il peut, quelque part… Il reste là l’homme sur la terre avec l’air d’un couillon en plus et d’un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C’est seulement en apparence la lâcheté.

—p.406

Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire, et tout le monde est bien content. Pendant que leurs femmes sont belles, celles des pauvres sont vilaines. C’est un résultat qui vient des siècles, toilettes mises à part. Belles mignonnes, bien nourries, bien lavées. Depuis qu’elle dure la vie n’est arrivée qu’à ça. Quant au reste, on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l’alcool qui conserve les vivants et les morts, on n’arrive à rien. C’est bien prouvé. Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée. Nous aurions pourtant dû comprendre ce qui se passait. Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses… Même pas bon à penser la mort qu’on est.

—p.410

Quand on a pas d’argent à offrir aux pauvres, il vaut mieux se taire. Quand on leur parle d’autre chose que d’argent, on les trompe, on ment, presque toujours. Les riches, c’est facile à amuser, rien qu’avec des glaces par exemple, pour qu’ils s’y contemplent, puisqu’il n’y a rien de mieux au monde à regarder que les riches. Pour les ravigoter, on les remonte les riches, à chaque dix ans, d’un cran dans la Légion d’honneur, comme un vieux nichon, et les voilà occupés pendant dix ans encore. C’est tout. Mes clients, eux, c’étaient des égoïstes, des pauvres, matérialistes tout rétrécis dans leurs sales projets de retraite, par le crachat sanglant et positif. Le reste leur était bien égal. Même les saisons qui leur étaient égales. Ils n’en ressentaient des saisons et n’en voulaient connaître que ce qui se rapporte à la toux et la maladie, qu’en hiver, par exemple, on s’enrhume bien davantage qu’en été, mais qu’on crache par contre facilement du sang au printemps et que pendant les chaleurs on peut arriver à perdre trois kilos par semaine…

—p.413

Après des années quand on y resonge il arrive qu’on voudrait bien les rattraper les mots qu’ils ont dits certaines gens et les gens eux-mêmes pour leur demander ce qu’ils ont voulu nous dire… Mais ils sont bien partis !… On avait pas assez d’instruction pour les comprendre… On voudrait savoir comme ça s’ils n’ont pas depuis changé d’avis des fois… Mais c’est bien trop tard… C’est fini !… Personne ne sait plus rien d’eux. Il faut alors continuer sa route tout seul, dans la nuit. On a perdu ses vrais compagnons. On leur a pas seulement posé la bonne question, la vraie, quand il était temps. À côté d’eux on ne savait pas. Homme perdu. On est toujours en retard d’abord. Tout ça c’est des regrets qui ne font pas bouillir la marmite.

—p.464

Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

—p.562

On s’était bien compris autrefois avec la fille Henrouille… Pendant longtemps… Mais maintenant, elle était plus assez bas pour moi, elle pouvait pas descendre… Me rejoindre… Elle avait pas l’instruction et la force. On ne monte pas dans la vie, on descend. Elle pouvait plus. Elle pouvait plus descendre jusque là où j’étais moi… Y avait trop de nuit pour elle autour de moi.

—p.567

Somme toute c’est à cause de moi qu’on s’est reparlé et que la dispute a repris alors tout de suite et de plus belle. Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux. On les reconnaît pas spécialement et puis les voilà qui vous font trembler pourtant toute la vie qu’on possède, et tout entière, et dans son faible et dans son fort… C’est la panique alors… Une avalanche… On en reste là comme un pendu, au-dessus des émotions… C’est une tempête qui est arrivée, qui est passée, bien trop forte pour vous, si violente qu’on l’aurait jamais crue possible rien qu’avec des sentiments… Donc, on ne se méfie jamais assez des mots, c’est ma conclusion.

—p.597

Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi gêné. J’y arrivais pas… Il ne me trouvait pas… Il en bavait… Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience… S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux… Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça, j’en avais pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’étais bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi.

—p.609

Là-bas tout au loin, c’était la mer. Mais j’avais plus rien à imaginer moi sur elle la mer à présent. J’avais autre chose à faire. J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même. Mon trimbalage à moi, il était bien fini. À d’autres !…. Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres … Comme à la fête … Avoir du chagrin c’est pas tout, faudrait pouvoir recommencer la musique, aller en chercher davantage du chagrin… Mais à d’autres !…. C’est la jeunesse qu’on redemande comme ça sans avoir l’air… Pas gênés !… D’abord pour endurer davantage j’étais plus prêt non plus !… Et cependant j’avais même pas été aussi loin que Robinson moi dans la vie !… J’avais pas réussi en définitive. J’en avais pas acquis moi une seule idée bien solide comme celle qu’il avait eue pour se faire dérouiller. Plus grosse encore une idée que ma grosse tête, plus grosse que toute la peur qui était dedans, une belle idée, magnifique et bien commode pour mourir… Combien il m’en faudrait à moi des vies pour que je m’en fasse ainsi une idée plus forte que tout au monde ? C’était impossible à dire ! C’était raté ! Les miennes d’idées elles vadrouillaient plutôt dans ma tête avec plein d’espace entre, c’était comme des petites bougies pas fières et clignoteuses à trembler toute la vie au milieu d’un abominable univers bien horrible…

—p.613

Serais-je donc le seul lâche sur terre ? pensais-je. Et avec quel effroi ! Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchainés et armés jusqu’aux cheveux ?

—p.21

De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son ras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule, je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre.

—p.33

Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous… Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

—p.230

C’est triste des gens qui se couchent, on voit bien qu’ils se foutent que les choses aillent comme elles veulent, on voit bien qu’ils ne cherchent pas à comprendre eux, le pourquoi qu’on est là. Ça leur est bien égal. Ils dorment n’importe comment, c’est des gonflés, des huîtres, des pas susceptibles, Américains ou non. Ils ont toujours la conscience tranquille. J’en avais trop vu moi des choses pas claires pour être content. J’en savais de trop et j’en savais pas assez.

—p.249

Je cherchais quand même si j’y étais pour rien dans tout ça. C’était froid et silencieux chez moi. Comme une petite nuit dans un coin de la grande, exprès pour moi tout seul. De temps en temps montaient des bruits de pas et l’écho entrait de plus en plus fort dans ma chambre, bourdonnait, s’estompait… Silence. Je regardais encore s’il se passait quelque chose dehors, en face. Rien qu’en moi que ça se passait, à me poser toujours la même question. J’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.

—p.360

Les hommes y tiennent, à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut pas les en faire sortir. Ça leur occupe l’âme. Ils se vengent de l’injustice de leur présent en besognant l’avenir au fond d’eux-mêmes avec de la merde. Justes et lâches qu’ils sont tout au fond. C’est leur nature.

—p.365

Lâche qu’il était, je le savais, et lui aussi, de nature, espérant toujours qu’on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d’autre part, à me demander s’il existait quelque part, des gens vraiment lâches…. On dirait qu’on peut toujours trouver pour n’importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir et tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l’occasion qui lui plairait. Alors il s’en va mourir comme il peut, quelque part… Il reste là l’homme sur la terre avec l’air d’un couillon en plus et d’un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C’est seulement en apparence la lâcheté.

—p.406

Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire, et tout le monde est bien content. Pendant que leurs femmes sont belles, celles des pauvres sont vilaines. C’est un résultat qui vient des siècles, toilettes mises à part. Belles mignonnes, bien nourries, bien lavées. Depuis qu’elle dure la vie n’est arrivée qu’à ça. Quant au reste, on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l’alcool qui conserve les vivants et les morts, on n’arrive à rien. C’est bien prouvé. Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée. Nous aurions pourtant dû comprendre ce qui se passait. Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses… Même pas bon à penser la mort qu’on est.

—p.410

Quand on a pas d’argent à offrir aux pauvres, il vaut mieux se taire. Quand on leur parle d’autre chose que d’argent, on les trompe, on ment, presque toujours. Les riches, c’est facile à amuser, rien qu’avec des glaces par exemple, pour qu’ils s’y contemplent, puisqu’il n’y a rien de mieux au monde à regarder que les riches. Pour les ravigoter, on les remonte les riches, à chaque dix ans, d’un cran dans la Légion d’honneur, comme un vieux nichon, et les voilà occupés pendant dix ans encore. C’est tout. Mes clients, eux, c’étaient des égoïstes, des pauvres, matérialistes tout rétrécis dans leurs sales projets de retraite, par le crachat sanglant et positif. Le reste leur était bien égal. Même les saisons qui leur étaient égales. Ils n’en ressentaient des saisons et n’en voulaient connaître que ce qui se rapporte à la toux et la maladie, qu’en hiver, par exemple, on s’enrhume bien davantage qu’en été, mais qu’on crache par contre facilement du sang au printemps et que pendant les chaleurs on peut arriver à perdre trois kilos par semaine…

—p.413

Après des années quand on y resonge il arrive qu’on voudrait bien les rattraper les mots qu’ils ont dits certaines gens et les gens eux-mêmes pour leur demander ce qu’ils ont voulu nous dire… Mais ils sont bien partis !… On avait pas assez d’instruction pour les comprendre… On voudrait savoir comme ça s’ils n’ont pas depuis changé d’avis des fois… Mais c’est bien trop tard… C’est fini !… Personne ne sait plus rien d’eux. Il faut alors continuer sa route tout seul, dans la nuit. On a perdu ses vrais compagnons. On leur a pas seulement posé la bonne question, la vraie, quand il était temps. À côté d’eux on ne savait pas. Homme perdu. On est toujours en retard d’abord. Tout ça c’est des regrets qui ne font pas bouillir la marmite.

—p.464

Les choses auxquelles on tenait le plus, vous vous décidez un beau jour à en parler de moins en moins, avec effort quand il faut s’y mettre. On en a bien marre de s’écouter toujours causer… On abrège… On renonce… Ça dure depuis trente ans qu’on cause… On ne tient plus à avoir raison. L’envie vous lâche de garder même la petite place qu’on s’était réservée parmi les plaisirs… On se dégoûte… Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. Il faudrait pour reprendre de l’intérêt trouver de nouvelles grimaces à exécuter devant les autres… Mais on n’a plus la force de changer son répertoire. On bredouille. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote. Vous demeurent seulement précieux les menus chagrins, celui de n’avoir pas trouvé le temps pendant qu’il vivait encore d’aller voir le vieil oncle à Bois-Colombes, dont la petite chanson s’est éteinte à jamais un soir de février. C’est tout ce qu’on a conservé de la vie. Ce petit regret bien atroce, le reste on l’a plus ou moins bien vomi au cours de la route, avec bien des efforts et de la peine. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà presque plus personne.

—p.562

On s’était bien compris autrefois avec la fille Henrouille… Pendant longtemps… Mais maintenant, elle était plus assez bas pour moi, elle pouvait pas descendre… Me rejoindre… Elle avait pas l’instruction et la force. On ne monte pas dans la vie, on descend. Elle pouvait plus. Elle pouvait plus descendre jusque là où j’étais moi… Y avait trop de nuit pour elle autour de moi.

—p.567

Somme toute c’est à cause de moi qu’on s’est reparlé et que la dispute a repris alors tout de suite et de plus belle. Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux. On les reconnaît pas spécialement et puis les voilà qui vous font trembler pourtant toute la vie qu’on possède, et tout entière, et dans son faible et dans son fort… C’est la panique alors… Une avalanche… On en reste là comme un pendu, au-dessus des émotions… C’est une tempête qui est arrivée, qui est passée, bien trop forte pour vous, si violente qu’on l’aurait jamais crue possible rien qu’avec des sentiments… Donc, on ne se méfie jamais assez des mots, c’est ma conclusion.

—p.597

Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi gêné. J’y arrivais pas… Il ne me trouvait pas… Il en bavait… Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience… S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux… Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça, j’en avais pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’étais bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi.

—p.609

Là-bas tout au loin, c’était la mer. Mais j’avais plus rien à imaginer moi sur elle la mer à présent. J’avais autre chose à faire. J’avais beau essayer de me perdre pour ne plus me retrouver devant ma vie, je la retrouvais partout simplement. Je revenais sur moi-même. Mon trimbalage à moi, il était bien fini. À d’autres !…. Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres … Comme à la fête … Avoir du chagrin c’est pas tout, faudrait pouvoir recommencer la musique, aller en chercher davantage du chagrin… Mais à d’autres !…. C’est la jeunesse qu’on redemande comme ça sans avoir l’air… Pas gênés !… D’abord pour endurer davantage j’étais plus prêt non plus !… Et cependant j’avais même pas été aussi loin que Robinson moi dans la vie !… J’avais pas réussi en définitive. J’en avais pas acquis moi une seule idée bien solide comme celle qu’il avait eue pour se faire dérouiller. Plus grosse encore une idée que ma grosse tête, plus grosse que toute la peur qui était dedans, une belle idée, magnifique et bien commode pour mourir… Combien il m’en faudrait à moi des vies pour que je m’en fasse ainsi une idée plus forte que tout au monde ? C’était impossible à dire ! C’était raté ! Les miennes d’idées elles vadrouillaient plutôt dans ma tête avec plein d’espace entre, c’était comme des petites bougies pas fières et clignoteuses à trembler toute la vie au milieu d’un abominable univers bien horrible…

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